C'est entendu.
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mardi 8 mars 2011

[They Live] Carte Blanche à Moritz Von Oswald @ Recyclart (Bruxelles)

Moritz Von Oswald, c'est comme une équation mathématique du 3ème degré : ça fait peur, ça intrigue et une fois qu'on l'a comprise, on se sent surpuissant. Le Goethe Institut de Bruxelles Meakusme ont choisi le Recyclart pour donner à cet Einstein de la musique électronique une carte blanche le temps d'une soirée exceptionnelle. Une audace qui n'est pas passée inaperçue. L'ancienne gare lugubre de Bruxelles grouillait de mélomanes et de curieux qui voulaient voir le maître berlinois.


On connait finalement peu Moritz Von Oswald. Lui qui est pourtant l'un des précurseurs et toujours l'un des chefs de file d'une musique électronique intellectuelle. Considéré comme l'un des créateurs du prestigieux label Basic Channel, on le connait désormais surtout pour sa nouvelle formation Moritz Von Oswald Trio. C'est d'ailleurs eux qui ouvrirent le bal par leurs expériences soniques déroutantes. Accompagné par deux comparses, le berlinois s'installe dans son fauteuil, face à des centaines de putters et de boutons. Habillé en Gary Numan des années 2010, Moritz Von Oswlad hoche à peine la tête et jette quelques maigres coups d'œil autour de lui.


(Le MVO Trio en 2009, pour vous faire une idée)


Les mélodies s'installent lentement et le beat percute en douceur. Les morceaux de MVOT ont tendance à tâter le terrain avant de s'engager. L'oreille doit s'acclimater, se mettre au diapason d'un son atypique. L'auditeur n'en est que plus enivré lorsque, sans crier gare, l'enveloppe sonore se déchire sous le poids des déferlements percussionnistes que le batteur crée au moyen d'instruments étranges pour nous amener vers des émotions que l'on n'imaginait pas ressentir. Tout en subtilité, le trio voyage des grands espaces sibériens vers les rues new-yorkaises acides. La musique s'arrête, le choc est là. On en arrive à scruter le silence, comme s'il était un prolongement.

Moritz Von Oswlad se retrouve alors seul. Puis, face à lui apparait Paul St. Hilaire, mieux connu sous le nom de Tikiman, cet homme étrange qui aime poser sa voix bercée par le reggae sur des beats techno (il a, par exemple, collaboré avec le groupe Moderat pour la chanson Slow Match). Le mélange est étrange. Sur scène, un allemand froid, rigide, enfermé dans son costume-cravate donne la réplique techno à un chanteur reggae, enflammé, agrippant le micro comme s'il s'agissait d'un bon gros bédo. La musique de MVO s'impose plus rapidement que lors de sa prestation précédente, en cause le swag et la voix de l'excellent Tikiman. Cette étrange mixture est aussi surprenante qu'addictive. En plus de l'efficacité de telles mélodies, on reste ébahi devant la structure complexe qu'adopte la musique de MVO. Le rythme évolue et se transforme. D'un beat simple, il passe, sans peine et sans gène, à une rythmique dub pour ensuite revenir à un battement binaire. Tikiman et son flow gracieux évanouit ceux qui restent encore debout. A la fin du live, le public en redemande. Moritz est un peu géné, Tikiman semble surpris. Un rappel (imprévu ?) retournera une dernière fois l'encéphale des bruxellois.


(Toutes les photos sont de Caroline Lessire)

Pour clôturer avec gout cette carte blanche, Moritz Von Oswald a choisi Mala, ingénieur dub. Le beat tape plus grassement et crée une atmosphère dubstep des plus raffinées. Les corps se tordent et les têtes se secouent. Les infrabasses prennent place et mettent un point final à une soirée d'exception. Le public est conquis et a pu entrer dans une musique qui peint avec subtilité des paysages abstraits. L'espace d'une soirée, la techno et la musique électronique en général se sont imposées comme un langage, certes complexe, mais cohérent et enivrant.


Julien Masure

samedi 25 septembre 2010

Nerd Auditif #3

par Julien Masure
art par Jarvis Glasses


Carl Craig & Moritz Von Oswald - Recomposed

Ne dites plus musique "classique"


Deutsche Grammophon fait partie des monuments de la musique, ces grattes-ciel de la grand ville sonique, ceux que l'on observe avec admiration et qui donnent l'impression d'avoir toujours été là. En 2009, l'éditeur fêtait ses 111 ans (!) et sortait d'ailleurs un coffret anniversaire intitulé "111 Years Of Excellence" où sont regroupées cent-et-une perles (un must have pour les néophytes curieux). C'est de l'audace d'un disque en particulier qu'il est question aujourd'hui, un disque à part (*) dans l'histoire de la musique classique et moderne, signé chez Deutsche Grammophon : "Recomposed By Carl Craig & Moritz Von Oswald."


L'idée était ambitieuse, peut-être périlleuse. L'espace d'un disque, l'éditeur allemand offre à des contemporains l'opportunité de revisiter quelques pièces classiques et de les reformuler comme ils l'entendent. C'est ainsi qu'en 2008, Carl Craig et Moritz Von Oswald se sont vu proposer de triturer à leur guise les mélodies de Maurice Ravel et Modest Mussorgsky, le Boléro (ci-dessous) du premier et les Tableaux d'une Exposition du second. Pour beaucoup d'entre-nous, le mariage entre la musique classique et une musique dite "moderne" pourrait se résumer aux sonneries de GSM monophoniques qui ont, à chaque nouvel appel, poignardé nos respectés Mozart et Beethoven (même si en fin de compte, cela prouve l'efficacité de leurs mélodies). On pensera aussi peut-être aux quelques artistes qui se sont frottés à cet exercice périlleux, comme par exemple Unkle et leur pas trop mal Trouble In Paradise (Variation On A Theme) qui a été, par ailleurs, remixé par Carl Craig.

Le Bolero de Ravel (et sa rythmique si répétitive)

Carl Craig est non seulement l'une des figures de proue de la techno minimale, mais également l'un de ses talentueux créateurs. Grand passionné de jazz, ce mélomane américain originaire de Détroit excelle aussi bien dans l'art de la production que dans celui du remix. Il est par ailleurs (excusez du peu) le fondateur du label Planet E (qu'il créa en 1991). Oscillant toujours entre une minimale fine et une techno envoutante, Carl Craig était le candidat idéal pour ce projet unique.

A ses cotés, il pouvait compter sur Moritz Von Oswald. Si le berlinois est moins connu que son comparse américain, il n'en est pas pour autant moins talentueux. Membre du duo de qualité Basic Channel (et fondateur du label du même nom), il est également la moitié de Maurizio ainsi que de nombreux autres projets parallèles et fait, lui aussi, partie des polisseurs sonores dont la subtilité musicale dépasse de loin les abrutissements soniques qui rythment trop souvent la techno.


L'album est composé de six mouvements (quatre pour Ravel et deux pour Mussorgsky) entrecoupés par un interlude et annoncés par une introduction. Dès les premières minutes s'installent les fameux tambourins du Bolero, ces caisses claires (comme on le dirait maintenant) au rythme répétitif, militaire et carré qui s'assimile étrangement à celui de la techno.

Movement 2 - la rythmique du Bolero est reconnaissable

Si certains élément musicaux sont identifiables (la mélodie dans l'intro, les cuivres, la caisse claire, etc.), le clin d'oeil reste toujours discret et subtil, les mélodies connues du Bolero ne sont qu'évoquées, jamais vulgairement citées. Les minutes s'écoulent et les mélodies s'évaporent en nappes sonores synthétiques. Carl Craig (qui s'est le plus penché sur les mélodies) développe, avec finesse et subtilité, un thème qui semble chuter, petit à petit, des arcs-en-ciel classiques pour atterrir sur les miasmes de la techno. Moritz Von Oswald, quant à lui plus concentré sur les basses du morceau, va, tout en finesse également, proposer des lignes de plus en plus lourdes et profondes. L'apogée est atteinte pendant le 4ème mouvement qui offre ce que ce disque a de plus techno. La caisse claire est étouffée par les basses et les mélodies ne deviennent que des échos à peine descriptibles.


Movement 4 (extrait) - le plus sombre

Movement 5 (extrait) - le premier concernant Modest Mussorgsky

Ce disque est un pont entre deux musiques qui cherchent trop souvent à s'ignorer, l'une savante et l'autre populaire. Cet album bouscule les conventions et les styles (l'anticonformisme est d'ailleurs la signature de Carl Craig) : les caisses claires épousent à merveille une rythmique techno soutenue par les basses berlinoises sur-vitaminées et prouve qu'un lien, aussi discret soit-il, peut exister entre ces musiques. Ce LP, au delà de sa qualité musicale, est le manifeste d'une création audacieuse, sans limites données, profondément personnelle et pourtant jamais prétentieuse. Un disque comme il en existe trop peu.



(*) Recomposed est en fait une série de disques sortis sur DG où les classiques sont revisités. Ce "Recomposed de Carl Craig et Moritz Von Oswald" est, probablement, le plus abouti et intéressant.