C'est entendu.

jeudi 3 juin 2010

[Réveille Matin] Dadamah - Limbo Swing

"The Dadamah album I look back upon as an exercise in weaving tunes into cacophony. The other members of the band had the energy and enthusiasm for experimentation and I had the "hooks", to put it crudely."
- Roy Montgomery, guitariste de Dadamah

Il y a des groupes comme ça qui ont la beauté d'être éphémères. Qui ne laissent derrière eux presque rien. Onze petits morceaux enregistrés en une fois avant de disparaitre. Cela ne rend pas leur œuvre plus belle, mais lui confère cependant un je ne sais quoi d'unique, un aspect presque tragique, comme si les quelques minutes de musique créées avaient été abandonnées, témoignages d'un événement bref dont rares ont été les témoins, monolithes mystérieux d'une présence vivante dont on ne sait au final presque rien. Venu de la lointaine Nouvelle-Zélande, Dadamah répond à cette description parfaitement et a magnifié les années 90 d'un unique album sombre et puissant intitulé "This Is Not A Dream," sorti en 1994.

Formé autour de Roy Montgomery à l'orée de 1992, déjà actif dans la scène alternative néo-zélandaise, Dadamah affichait une formation on ne peut plus classique, où seule un orgue se substituait à la basse et dont l'objectif clairement statué par Montgomery était d'utiliser le format pop des chansons simples à trois accords qu'il composait pour y accoler ensuite une perversion noisy, offerte par les autres membres, qui se chargeraient de transformer de simples compositions rock en jams improvisées et libres. Le processus ainsi décrit rappelle alors celui qui animait le Velvet Underground des premiers albums, lorsque le groupe avait calciné l'idée du jam rock binaire avec riff con et répétitif lors de l'orgie perverse de dix-sept minutes intitulée Sister Ray, ou avait revisité à sa manière le rock & roll des débuts en le rendant brut et sourd sur I Heard Her Call My Name ou European Son. Ici, on a comme des réminiscences de ce brouhaha original quand le groupe se lance dans un espèce de Waiting For The Man à l'orgue halluciné (Papa Doc) ou finit son album par un High Tension House magistral à la détresse toute en retenue. Le même son sec et lo-fi, quoique touché parfois d'effets de trémolos plus modernes, la même volonté de se débarrasser de tout ce qui pouvait exister à l'époque pour offrir quelque chose d'autre, qui toucherait l'auditeur au plus profond de son être, tout cela a fait de Dadamah de lointains descendants qui perpétuèrent, peut être sans le savoir, une vision sans concession de la musique.

(Limbo Swing)

Limbo Swing est le premier morceau de l'album et si ce n'est celui sur lequel l'influence du quatuor New Yorkais est la plus équivoque, elle y est pourtant parfaitement comprise et réinterprétée. La voix féminine qui accueille les deux accords si Lou-Reediens sonne comme le fantôme éthéré et sombre de Nico circa 1967 qui chanterait sur une version moderne et plus éveillée d'Heroin. Et soudain, devant la mise en place inéluctable d'une rythmique binaire qui résonne comme un battement de cœur au milieu des limbes, avec cet orgue sombre et profond qui vient appuyer l'aliénante répétition harmonique de la même manière que John Cale avec son violon et un jeu de guitare sec et tendu tout droit sorti de White Light/White Heat, on retrouve une force puissante, émouvante, destructrice et nihiliste digne descendante du Velvet Underground, mais qui aurait vu la lumière, l'illumination sublime et suprême étant atteinte quand la voix féminine se jette à corps perdu dans des cris aigus déchirants, comme une sœur de Yoko Ono ou de Linda Sharrock qui viendrait ou reviendrait à la vie par la musique. Et à la fin, tout se consume dans un grand tourbillon de notes perdues et apeurées qui retournent, finalement, des cendres aux cendres, de la poussière à la poussière, à l'obscurité totale.


Emilien Villeroy

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