C'est entendu.
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mardi 10 mai 2011

[Réveille Matin] Ministry — Stigmata

Si vous avez envie de délicatesse et d'harmonies douces en cette belle matinée de mai, passez votre chemin — le réveille-matin d'aujourd'hui ne fait pas dans la dentelle. Sinon, dites bonjour à Al Jourgensen, Paul Barker et leurs acolytes !

Histoire de faire les présentations, Ministry était à ses débuts un groupe de synthpop, et a sorti deux premiers albums que Jourgensen a pratiquement renié aujourd'hui (apparemment, le genre leur avait été plus ou moins imposé par leur maison de disques). Si l'on pouvait déjà discerner des traces d'EBM sur le deuxième album, "Twitch", on était encore très loin du coup de poing que Ministry allait nous administrer avec "The Land of Rape and Honey" — et surtout Stigmata, le single qui ouvre le disque et démarre véritablement la carrière du groupe en tant que force majeure du métal indus. Le genre de force qui fonce à toute blinde sans s’embarrasser de subtilités (selon les albums, ça passe ou ça casse).

Stigmata est une piste incroyablement simple : deux riffs (voire un seul, l'un étant la version "longue" de l'autre), trois notes, des paroles répétitives ; il ne manque plus qu'une batterie qui cogne, un sample mécanique infatigable, une dose de bruit et le tour est joué ! La simplicité de la piste ne fait que la rendre plus percutante, et la frustration qui s'accumule dans chaque couplet pour se déverser en flots de bile dans chaque "You've run out of lies !" du refrain en rend la répétitivité carrément jouissive. Stigmata est un parfait défouloir, un torrent d'énergie négative chargée à bloc, et dans le genre, peu de chansons lui arrivent à la cheville.



… et si la version studio ne vous suffit pas, l'album live "In Case You Didn't Feel Like Showing Up" vous balance une version massive de dix minutes, qui culmine en une tirade débilo-jouissive de "Fuck me ! Fuck you ! Fuck everyone ! Fuck the church ! […] Fuck George Bush (*1) ! Fuck his ugly wife ! […]" ad libitum — aussi fine qu'un bulldozer dans une boutique de porcelaine et donc tout à fait appropriée.


Toutes les pistes de "The Land of Rape and Honey" (*2) ne sont pas aussi efficaces, et si l'album vaut le coup d'être écouté, on remarque que le groupe tâtonnait encore un peu par moments ; si vous voulez ce qui est à mon avis le meilleur album de Ministry, je vous recommande "ΚΕΦΑΛΗΞΘ" (surnommé "Psalm 69"), bourrin à souhait et avec aussi quelques idées bien trouvées. En attendant, je vous souhaite une bonne journée !


— lamuya-zimina


(*1) : Père (on est en 1988). Le fils a, lui, tellement énervé le groupe qu'ils ont carrément sorti une trilogie d'albums sur (ou plutôt contre) lui avant de se saborder.

(*2) : Pour l'anecdote, il s'agit de la véritable devise de la ville de Tisdale au Canada, qui se vante ainsi de sa production de colza ("rape" ou "rapeseed" en anglais) et de miel… je ne sais pas s'ils ont l'esprit tordu ou s'ils sont vraiment innocents là-bas.

jeudi 17 février 2011

[Réveille-matin] Skinny Puppy — Dogshit

Bonjour ! Les prévisions météorologiques pour ce Jeudi 17 Février sont : ciel gris mousse orageux, visible dans certaines sections des secteurs nord et nord-est ; émanations moyennes ; niveau de bruit ambiant : 7 sur l'échelle d'Akita ; variance de température : -2°C par rapport à la norme dans les étages supérieurs, jusqu'à +10°C dans les étages inférieurs. Chutes de pluie à prévoir dans les étages supérieurs de la section nord-est, taux d'acidité : 44,78%. Taux de corrosion : 52,65%. Taux d'entropie : 68,12%. N'oubliez pas de sortir avec votre masque, votre protection et vos cartes électroniques.

…bon, j'arrête là mes élucubrations ridicules, mais vous aurez compris que c'est à peu près le type de réveil auquel vous auriez droit si votre monde ressemblait aux sons de Dogshit de Skinny Puppy. Sans le "Bonjour !" et les informations. Un réveil dans un univers cyberpunk dégénéré et hostile, un gigantesque monde-machine bruyant qui donne le tournis, mal à la tête, la nausée. Tenez, si vous avez déjà jeté un œil à (un exemple parmi tant d'autres possibles) Blame ! de Tsutomu Nihei, on peut comparer en partie l'architecture monstrueuse, glauque et tentaculaire dans lequel évoluent les personnages à la musique de Skinny Puppy. Les deux sont d'ailleurs tout aussi hermétiques pour le néophyte. (Sinon vous pouvez imaginer vous réveiller dans un coin d'une gigantesque usine en état de délabrement après avoir pris certaines substances psychotropes, ça doit marcher aussi.)


Mais si l'univers de Blame ! est toujours froid, noir et limite déprimant, il se cache un véritable tube au cœur de ce foutu Dogshit, sous ce qui peut ressembler à du bruit amorphe et des cris stériles. Si, si. Il s'agit d'une piste-monstre dans les deux sens du terme, monstre sonique comme structurel (pas de couplets ni de refrain ici, et les paroles sont un flux quasi-incompréhensible, un stream-of-consciousness cauchemardesque expliqué seulement par "(A DREAM)" dans le livret), mais aussi monstrueux par son efficacité. Après une minute d'un sample tranché qui tourne en boucle et de guitares électriques passées sous un kärcher de distorsion tel que le son n'est pas loin de virer au bruit pur, la machine rythmique se met à tourner, violente, les mots se répondent via une voix éraillée — et le groove apparaît, se fait de plus en plus présent, de plus en plus dansant même, dans le débit ("TURNS / TWO / AGAINST / THREE / PENNY / SAVE / A PENNY / WORTH"), autant au niveau du rythme qu'au niveau de la mélodie qui émerge progressivement ("DREAMS AMAZE ME / TIME ESCAPES ME"), jusqu'à atteindre un pic lorsque les paroles sont scandées avant de laisser la place à un break puis un riff, un autre riff qui lui répond, une nappe éthérée avant que les paroles n'achèvent le tout… Bon Dieu, si vous n'avez jamais entendu ce genre de musique avant et que vous percevez et appréciez tout ça dès le départ, à travers les miasmes sonores que vous balance le groupe dans les oreilles — et qui font partie intégrante du charme de la piste —, vous avez mon respect. Sinon je vous aurai peut-être flanqué un bon gros mal de crâne avec ce réveille-matin…

Quand vous aurez des implants et plein de drogues dans le corps, des yeux bioniques, une crête punk, que vous prierez pour l'avènement d'une nouvelle déité biomécanique ou bien que vous ne croirez plus en rien, vous serez peut-être allés trop loin — mais un peu de dystopie industrielle dansante pour se réveiller, surtout si vous avez une sale journée devant vous, franchement, ça fonctionne. Quatre minutes pour Dogshit, d'ailleurs, c'est trop peu… Allez, perdez toute foi en C'est Entendu ce matin si vous voulez, mais je me la repasse en boucle.



— lamuya-zimina