Les pays du Nord ont le droit à une place de choix sur la scène indépendante, on aura fini par le comprendre après (dans l'ordre) l'Islande, le Canada, la Norvège et évidemment la Suède. Il faut croire qu'on n'a pas fini d'épuiser le sujet car ce matin on s'attaque a un album des danois de Under Byen. Jadis, ce collectif de huit membres composait minutieusement une musique sombre et puissante parcourue de sons hantés et d'arrangements de cordes inspirés et qui n'hésitait pas à passer par des chemins de traverse pour nous arracher des frissons. Sauf que depuis leur excellent "Samme Stof Som Stof" en 2006, le groupe a du essuyer le départ de leur pianiste Thorbjørn Krogshede qui composait la majeure partie de leur musique... Sans se laisser démonter, les sept membres restants décident de mettre la main à la pâte, travaillent à écrire un nouvel album tous ensemble et accouchent de ce "Alt Er Tabt" ("Tout est perdu", quels petits rigolos tout de même) en faisant bien comprendre qu'il n'est pas question de faire la moindre concession.

Ceux que les précédents albums des danois ont laissés de marbre peuvent passer leur chemin : la musique d'Under Byen reste opaque, dangereuse, et, plus encore que le reste de leur discographie, "
Alt Er Tabt" a de quoi rebuter l'auditeur. Aux premières écoutes, on est d'abord heurté par la recherche sonore dont le groupe fait preuve. Chaque morceau est comme une vignette abstraite et les instruments y sont traités comme des textures assemblées avec une cohérence minimaliste où s'entrechoquent les clapotis de percussions diverses, de synthétiseurs organiques, de cordes rêches, de piano calcaire et où domine la voix de
Henriette Sennevaldt dont les remous imprévisibles s'étendent en nappes fatiguées, s'élèvent parfois doucement, et s'éloignent du modèle "Björkien" auxquel on les a un peu trop comparés par le passé. L'
annonce de l'album par le label Paper Bag Records l'explique très bien : "
Les instruments ont été enregistrés en cherchant à préserver leur pure matérialité brute, là où la musique se confond avec les sons. Un violoncelle sonne comme du bois. Une guitare sonne comme du métal." Et lorsqu'au milieu de tous ces éléments utilisés avec parcimonie et minutie le groupe fait intervenir un bruissement arythmique et atonal, comme le son d'un objet métallique sur
Unoder, il s'intègre parfaitement aux textures de l'ensemble.
(Unoder)
Mais là où Under Byen évolue, c'est principalement dans l'écriture, et on remarque d'abord que les chansons sur "Alt Er Tabt" sont en grande partie construits autour de la basse, dont le son direct et sec est nettement mis en avant. Elle répète inlassablement des riffs obsessionnels au groove étrange et sur lesquels viennent bourgeonner des arrangements dissonants élégants et délicats, qui parfois l'engloutissent pour la laisser ressurgir d'elle-même peu après, comme sur 8, qui ouvre l'album. Ce type de construction n'est ni une recette, ni une facilité d'écriture, mais permet à Under Byen de faire sourdre une certaine puissance là où on ne l'attend pas, sans pour autant passer par une explosion convenue comme ils avaient pu se le permettre auparavant. La tension est contenue, s'insinue dans les morceaux à travers des détours : les silences (la transe de Kapitel 1 qui s'anime et retombe successivement), les structures imprévisibles (Territorium, trip désertique tordu), la manière dont les arrangements semblent parfois lutter les uns contre les autres (l'entrée laborieuse du piano de Unoder qui petit à petit ourdit un putsch et prend la chanson depuis l'intérieur) sont autant de moyens pour le groupe de laisser s'installer un danger sourd. Même les passages les plus apaisés de l'album (Saledes en écoute sur votre gauche) semblent être construits de travers, et il possèdent cette beauté étrange qu'on a du mal à saisir. On comprend rarement comment ça marche, comment le groupe est parvenu à déconstruire à ce point sa musique jusqu'à ce résultat austère et envoûtant, et pourtant ça marche.
Proposant une recherche sonore exigeante, des structures bizarroïdes et une production minimaliste, "
Alt Er Tabt" pourrait être un album cérébral et abscons mais se révèle pourtant être une musique émotionnellement très crue malgré son autisme extrême. Oh certes, certains morceaux se laissent apprivoiser beaucoup moins facilement que d'autres, mais on ne peut pas s'empêcher de se laisser fasciner et transporter par le mystère qui s'en dégage. En fait, de par son impressionnante inventivité, sa richesse et le malaise sourd qu'il propage, "
Alt Er Tabt" ressemble à un cousin éloigné du "
Sisterworld" que les
Liars ont sorti il y a quelques semaines, et en tout cas suffit à faire d'
Under Byen l'un des groupes expérimentaux les plus passionnants du moment.

Thelonius H.