C'est entendu.
Affichage des articles dont le libellé est autoradio. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est autoradio. Afficher tous les articles

jeudi 27 mai 2010

Sunny Roads Session #2

par Hugo tessier
art par Jarvis Glasses

Avant toute chose, je tiens à apporter une petite rectification à ce que j'ai pu vous raconter en Avril, à la toute fin de la Sunny Roads Session #1. Il ne sera pas question, comme je vous l'avais annoncé alors, d'un groupe en particulier ce mois-ci, ni les mois prochains, d'ailleurs. J'en ai décidé autrement et pour l'heure, il s'agira plutôt d'une étude ciblée sur les bandes-originales de certains films, qui, vous l'aurez peut-être deviné, seront en majorité des road movies américains. Je vous propose en fait une série spéciale pour cet été, en quatre numéros, qui sondera l'utilisation de la musique par les cinéastes des grandes routes ensoleillées et des grands espaces de l'Amérique que j'aime tant. Vous voyez sans doute de quels films je veux parler, ils sont sûrement dans un coin de votre esprit, peut-être rangés dans le tiroir "vieilleries clichées," ou peut-être pas, mais en tout cas, ce mois-ci, on dépoussière.

Autoradio #1 : Two-Lane Blacktop, de Monte Hellman


"Two-Lane Blacktop" ("Macadam à deux voies" par chez nous), sorti en 1971, est représentatif d'une catégorie bien particulière au sein du grand ensemble des road movies. Il met en lumière la route à sa manière propre, comme une nécessité, comme un besoin, et il induit dans la conduite un caractère hautement obsessionnel, tout en entretenant un rapport très particulier avec sa bande son. C'est ce qui fait, entre autres, sa singularité. Replaçons-nous dans le contexte.

(Me and Bobby McGee par Kris Kristofferson)

Le Sud des États-Unis, au début des années 70, deux hommes traversent le pays en voiture sans aucune réelle destination. Tout ce que l'on sait, c'est qu'ils ne sont pas là pour se détendre, non, ils roulent fiévreusement, faisant le moins de pauses possibles, et surtout, provoquant la course dès que faire se peut. Le film n'est pas tout à fait un huit-clos dans la fameuse Chevrolet 55, comme on peut le lire parfois, mais pas loin, il faut le reconnaitre, et l'attention du spectateur (tout comme celle des conducteurs) doit être captée par le bolide, pas par ce qui se passe à l'extérieur. La voiture est un microcosme, une bulle imperméable, et le quidam qui y pose ses yeux se sent comme happé par elle. Par conséquent, la bande son est assez restreinte (cinq morceaux crédités, seulement) et se fait plutôt discrète, mais elle explore tout de même des styles assez divers. Prenez par exemple Me and Bobby Mc Gee, de Kris Kristofferson. On visualise clairement les grands espaces américains et ces routes s'étendant à perte de vue, sans pour autant ressentir l'excitation, le bruit et la fureur. La voix s'éloignant dans la réverbération ainsi que sa prédominance au mixage appellent l'Humain (Kristofferson) et pas la Machine (le bolide), et renvoient à ces plaines à perte de vue, mais c'est un survol sans dynamisme, sans entrain. La batterie arrive alors et marque le rythme, suggérant la pénibilité du voyage, sa monotonie éprouvante. Ce qui est intéressant, c'est que dans un autre contexte, je vous aurais sans-doute attaqué, comme à mon habitude, à coups de "planant," de "cool" et de "reposant." Mais là, non, c'est différent, l'ambiance est à tout autre chose, et malgré le caractère contemplatif du morceau, allié à l'atmosphère plutôt pesante du film, celui-ci se retrouve altéré dans sa narration comme dans sa portée.

(Moonlight Drive par The Doors)

L'une des caractéristiques principales de "Two-Lane Blacktop," par ailleurs, est sa propension à l'immersion. Or, traversant les états du Sud, berceau de la country music, on ne pouvait passer à côté des guitares folk, des banjos, des harmonicas et des bottlenecks plus longtemps. Par conséquent, deux morceaux de John Hammond Jr, des reprises de Chuck Berry, furent stratégiquement choisis pour la bande son. Avec Maybelline et No Money Down, on pioche dans l'Amérique la plus profonde, celle des stetsons, des salopettes et des chemises à carreaux. Rythmique rapide et saccadée, voix rauque, tout l'attirail country est mis à profit. Mais, qui dit Amérique profonde dit également passion pour les courses de drift, de drag, et autres défis automobiles. Ainsi, de manière récurrente, nous nous asseyons aux premières loges de cet univers machiste et brutal. C'est d'ailleurs à l'occasion de la préparation nocturne de la deuxième des courses du film que l'on peut entendre Moonlight Drive, des Doors, alors que la Chevy 55 arrive au beau milieu d'un rassemblement de pilotes et qu'elle tombe nez à nez avec une Ford Coupe. Le morceau est là encore en retrait, et son rôle est d'agrémenter la scène, mais ses petits arrangements à la guitare électrique noyée dans la réverbération et son rythme simple font de lui le meilleur moyen de rapporter l'excitation et la tension qui règnent sur le parking peuplé de chauffards prêts à en découdre.

Pour l'anecdote, puisque l'on est plongé dans les films américains, vous remarquerez que la course entre la Chevrolet 55 et la Ford Coupe fut presque reprise à l'identique dans "American Graffiti" (photo de droite) par Georges Lucas. En effet, la Ford utilisée pour "Two-Lane Blacktop" est celle-là même qui fut réutilisée par John Milner (Paul Le Mat) sur le tournage d' "American Graffiti", deux ans plus tard. Parallèlement, Harrison Ford, lui, conduisait... une Chevy 55 !

A l'inverse de bon nombres de longs-métrages, jamais une édition vinyle de la bande originale de ce film n'est venue enrichir les bacs de quelque disquaire/surface de grande distribution que ce soit. C'est ainsi que l'atmosphère de cette œuvre cinématographique se construit, Monte Hellman empoigne la vie quotidienne américaine, sa culture et la relègue au second plan, lui offrant un visage éphémère, pour que l'attention du spectateur ne soit pas détournée, tout en lui laissant la possibilité de se rattacher brièvement à certaines références.

Il est intéressant de noter, enfin, que chacun des protagonistes entretient un rapport plus ou moins direct à la musique, comme une projection de sa personnalité.
Warren Oates, dit "GTO" ressort comme étant superficiel, dans les formes, lui qui prend des auto-stoppeurs à tours de bras, et apparait accompagné de mélodies intrigantes jouées par son autoradio. Il n'y a qu'à se remémorer sa réplique à l'un de ses multiples compagnons de voyage: "What kind of sound do you like ? Rock ? Soul ? Hillbilly ? Western ?" pour entrevoir son absence totale de choix. James Taylor, "The Driver," est davantage en retrait, réfractaire à la radio, renfermé sur lui-même et concentré sur la route ; "Turn that thing off" ordonnera-t-il à Dennis Wilson, "The Mechanic" qui, prenant tout comme cela vient, s'exécutera en affichant un détachement redoutable. Laurie Bird, enfin, "The Girl," hippie un tantinet plus versée dans la musique et les loisirs, sera prise à fredonner Satisfaction, tandis que Ray Charles trace sa route en fond sonore lors d'une autre scène.

"I mean you just can't stay with the same hat forever."
(W. Oates)

Figurez-vous que ni James Taylor, auteur/compositeur/interprète folk très reconnu aux US, ni Dennis Wilson, batteur des Beach Boys, ne prirent part de près ou de loin à la bande-son, qui sert pourtant le film à merveille malgré sa discrétion.

J'espère vous avoir donné envie de voir ou revoir cette pièce maitresse du cinéma américain et aurai le plaisir de vous retrouver le mois prochain pour un autre film, une autre BO, une autre SRS, bref, pour un autre pèlerinage dans cette Amérique-là.

D'ici là, bonne route!


P.S. : Ne loupez pas le troisième extrait de la bande son du film, par Arlo Guthrie, dans le lecteur vert sur votre gauche.