« Now ladies and gentlemen, Daniel Johnston »
C’est après une présentation digne d'une entrée de boxeur, lancée par son frère Dick Johnston, que Daniel s'approche sur le devant de la scène. Tête baissée, après avoir glissé un timide "hi, how are you ?" il attaque un Keep Punching Joe des plus bancals. Le B.E.A.M. Orchestra (une troupe de onze musiciens hollandais de jazz expérimental dont le nom échappe au pauvre Daniel lorsqu'il décide de la présenter) couvre sa voix chevrotante. Pour cet homme au génie torturé, il y a des concerts avec, d’autres sans ; celui-ci semblait faire partie de la seconde catégorie. A côté de ces baskets pendant les premières minutes, perdu et gêné par d'incessants tremblements, il nous susurre "I’m a desperate man," et enchaine sur deux titres, d’une tristesse chaotique, joués sans l'orchestre sur sa mini guitare pas très bien accordée.


Puis, le maitre de cérémonie s'assoit derrière son pupitre (où il lit consciencieusement les textes de ses chansons, qui se trouvent dans un petit classeur plastifié) et joue Mind Movies, très concentré. Il s'applique autant qu'il peut entre deux gorgées d'eau et quelques remerciements. Au bout d'une vingtaine de minutes, on verse notre première larme sur Try to love, absolument bouleversante. Quelle joie de pouvoir assister à un tel moment d’émotion. Mis à part un ou deux néophytes peu convaincus et autres voyeurs ricanant lamentablement, un spectateur résume le sentiment général en hurlant "I love you !" lors d'une pause entre deux titres. Une bien belle manière de répondre au chanteur qui s'inquiétait un peu plus tôt de jouer face à un mur, en lâchant un adorable "Are you Still There ?" Le public est bien présent pour la suite du set, qui est un pur bonheur : ça rocke grave sur l'excellent tube du dernier album Fake Records of Rock 'n roll. Il se permet même un hommage à Mark Linkous (dont le nom, oublié par Daniel, lui est soufflé par son orchestre) en interprétant Syrus Of Tears, issu de "Fear Yourself," un album que le leader de Sparklehorse (qui nous a quitté il y a quelques semaines) avait produit pour Daniel.
Le travail du B.E.A.M. Orchestra sur l'instrumentation permet au set de tenir la route et d'être même assez surprenant : le groupe sait jouer de façon jazzy, pop, folk ou rock, en s'adaptant aux chansons et en apposant sa patte sur les arrangements. Les fans purs et durs de lo-fi qui restent bloqués sur le Daniel Johnston des débuts froncent un peu les sourcils (notamment, sur la version revisitée de Devil Town et son solo de saxophone ultra kitsch alors que la version originale est un bijou minimaliste, a cappella) mais les autres apprécient à sa juste valeur la relecture des morceaux avec cordes, cuivres, percussions et piano.Puis vient déjà l'heure des rappels qui nous donne le privilège d'assister à une magnifique interprétation de l'immense True Love Will Find You In The End, qui nous fait fondre en larmes du début à la fin. Lorsque la fin du concert arrive, Daniel Johnston semble satisfait de sa soirée bien plus qu’il n'en avait l'air au commencement : sa joie d'avoir été rappelé alors qu'il était retourné brièvement dans les loges semble sincère. Ce qui nous frappera d’ailleurs, c’est à quel point ses perles auront étés interprétées avec sincérité, générosité et humilité par le bonhomme. Après deux rappels, tel un élève appliqué heureux d'entendre sonner la fin du cours, il regagne définitivement et prestement les loges, non sans oublier son classeur où figurent certaines des plus belles pages de la pop.
Les Glasses









