Le gamin de l'autre côté du judas, déguisé en pirate de supermarché, avait les chicots ravagés, et c'est plein de compassion que je vérifiai que la porte était bel et bien verrouillée. Pas question de donner la moindre sucrerie à un pauvre enfant que ses parents laisseraient choir sur le bord de l'autoroute au mois d'août, un gamin si profondément teston qu'il en était rendu à sonner à ma porte pour des bonbecks, enfoui sous la seconde couche de vêtements qu'était ce costume atroce en plein mois de Mai, les ratounes à deux doigts de la chute définitive, prêt à en découdre, au su de ses irresponsables de parents.
C'était il y a deux jours.
Cela pourra vous sembler anodin, mais pas à moi. Je vis dans un quartier tranquille, et pourtant je suis cloitré chez moi de longue. J'ai peur de mettre un pied dehors. Je vis dans un immeuble tranquille dans lequel a eu lieu un meurtre. Ma voiture est garée dans un parking souterrain tranquille, mais elle a été vandalisée. Mon voisin est un petit vieux tranquille qui s'est invité chez moi un paquet de fois. Depuis je verrouille à double tour. Je mets la chaîne. J'ai même entreposé tout un tas de meubles de jardin devant ma porte d'entrée, nom d'un chien ! Je suis fourgué par mon balcon. Je ne mange plus que des produits que l'on peut commander. J'ai pris un abonnement chez Speed Burger et Domino's, j'en suis réduit à ça. Mes amis m'ont traité de "névrosé" avant de sauter pour une dernière fois de mon balcon, dernière issue pour venir tailler le bout de gras avec moi, et je ne les ai pas revus depuis plusieurs semaines. Alors vous comprenez que le gosse d'avant-hier, je l'ai vu arriver de loin, je l'ai pris de haut, il n'avait aucune chance. De toute façon, y'a pas un carambar qui traîne chez moi, on n'a pas encore inventé Speed Carensac.
Depuis que je reste tanqué nuit et jour dans mon salon maxi modèle, j'ai redécouvert les joies des infra-basses de ma stéréo et j'ai épuisé tous les disques de ma collection mettant en avant le potentiel de bassiste de mon amplificateur Phillips : Le Black Sunday de
Cypress, le Screaming Target de
Big Youth, le Aenema de
Tool... et lorsque le gamin a fini par s'éloigner dans le couloir après un quart d'heure à bloquer sur ma sonnette, j'ai bondi vers ma chaîne stéréo, bien décidé à passer le disque de
Krikor and the Dead Hillbillies, dernière incarnation du parisien
DJ Krikor, dont m'avait parlé le guitariste de mon groupe, avant le split consécutif à mon enfermement prolongé.

Quand le premier morceau (
The Times, écoutable dans le lecteur) commença, j'appuyai fissa sur la touche "bass BOOST" de mon ampli AIWA, que pouvais-je faire d'autre ? La musique de Krikor demande toutes les basses disponibles. Elle est à la fois "chill out" et "boumbass". DJ Krikor vient de l'électronica, mais l'enregistrement plus acoustique de cet album en fait une sorte de bijou dub travaillé à la main, né de l'homme, et pourtant déshumanisé par les machines.
Attention cependant, je ne vous promets pas le grand soir ! Il y a à manger et à boire sur cet album allant d'un extrême dansant/rock (
God will break it all,
Dogs on trial...) à l'autre quasiment folk ou ambient (
Devil in disguise,
Wanton Boy...). Mais dans la brume onaniste de la musique indé actuelle, je préfère m'accrocher à un album de dub moyen mais travaillé qu'à mille albums de folk faciles et qui me filent la migraine. Faites comme vous le sentez, mais perso, je squatte toujours mon canap', les doigts de pied en éventail, la porte barricadée, les basses chauffées à mort, pour mon pote Krikor.
P.S. : Vous trouverez plus d'infos ici.