C'est entendu.

vendredi 13 novembre 2009

[Réveille Matin] My Bloody Valentine - Lose My Breath

Bonjour à tous ! Franchement, certaines choses me foutent un peu en rogne. Tenez par exemple*, on cantonne un peu trop souvent My Bloody Valentine au poste de figure de proue du mouvement Shoegaze, et bien que ma culture en ce qui concerne le sujet ne soit pas bien grande, j'ai un petit peu de mal à associer "Loveless" à des albums comme "Nowhere" de Ride ou "Souvlaki" de Slowdive sous prétexte d'une densité de son dont la nature diffère quand même beaucoup selon les groupes. Je trouve même bien plus de liens entre "Isn't Anything", premier album des irlandais qui ne souffre absolument pas de la comparaison à son chef d'œuvre de successeur, et certains albums de Sonic Youth comme "Washing Machine" par exemple.

Allez, on va profiter un peu de la réanimation du groupe l'an dernier (Ils l'ont promis juré, ils ne nous font pas le coup de la reformation qui se cantonne à la tournée des festivals histoire de se remplir les poches, on aura le droit à un album, qui aura traversé sans doute deux décennies si ce n'est plus avant de paraître... Non mais vous y croyez, vous ? Pff...) pour causer un peu du génial "Isn't Anything", un peu trop souvent mis de côté. En 1987, My Bloody Valentine a déjà un mini-LP et un EP à son actif quand leur chanteur Dave Conway claque la porte. Bilinda Butcher, qui deviendra la moitié du guitariste Kevin Shields, rejoint donc le groupe en tant que co-vocaliste (éthérée) et guitariste (saturée). Dans la foulée ils sortent la même année un EP, "Strawberry Wine", et un mini-LP "Ecstasy", tous deux sympathiques mais assez mineurs. L'année 88 sera donc celle des sessions qui donneront naissance à "Isn't Anything" mais également à deux EPs tout aussi essentiels, "Feed Me With Your Kiss" et "You Made Me Realise". Le groupe n'était alors pas encore engagé dans le gouffre humain et financier de "Loveless" (petit rappel des faits : près de trois ans et demi de travail, dix-neuf studios successifs, un budget total estimé à 250.000 dollars qui faillit entraîner la faillite du label Creation, un batteur dans un si piteux état qu'il sera samplé sur 9 des 11 pistes, et la liste est loin d'être finie), mais les irlandais aimaient déjà se fixer des contraintes cocasses, par exemple sur "Isn't Anything", l'idée était d'éviter de dormir, ou alors pas plus de deux-trois heures.




(Lose My Breath)


En résulte sur pas mal de titres un sentiment d'extrême lassitude qui culmine dans Lose My Breath, morceau complètement épuisé, porté à bout de bras par le frottement rêche et lancinant de cordes de guitares qui n'y croient plus et duquel s'étend comme un long soupir sonore ininterrompu. D'un fracas sourd et indistinct s'élève le chant de Butcher, qui développe des mélodies lumineuses et mélancoliques qui viennent s'éteindre doucement dans le flottement fascinant des dissonnances et des textures. Si si, promis.

Thelonius.

* Si vous vous posiez la question, oui, je suis titulaire au prix du Parpaing d'or 2009 de la pire introduction d'article.

jeudi 12 novembre 2009

[Vise Un Peu] The Slits - Trapped Animal

Ne me dites pas que vous attendiez quelque chose de cet album. C'est pas possible. Personne n'en attendait rien. On le redoutait même plutôt. On craignait ce retour. On en faisait des cauchemars. Ou alors on savait même pas que ça allait sortir parce que tout le monde s'en fout. Peut-on, sincèrement, espérer quelque chose d'un groupe dont le dernier chef d'œuvre a 30 ans et qui depuis 27 ans ne donnait plus aucun signe de vie ? Vous y croyez vous aux grands retours comme ça de groupes mythiques du post-punk ? Bien sûr que non. Personne ne trouve ça crédible, à part les membres eux-mêmes qui ne se rendent pas compte qu'ils sont largués. La seule question qu'on pouvait se poser en fait, c'était "est-ce que ce sera aussi affreux qu'on peut l'imaginer?". Et à ça, la réponse est oui, totalement. C'est même peut être encore pire.


(Ask Ma, même pas le pire morceau de l'album)

Je veux pas faire mon sadique qui compare avec "Cut" - a.k.a. l'un des meilleurs albums de tous les temps à mon humble avis, ou en tout cas du post-punk - ou tirer au fusil sur un cul-de-jatte, mais, merde, The Slits, à une époque (la fin des 70's quoi), ça a été un groupe osé, violent, puissant, original, un groupe quasiment entièrement féminin à la base qui avait juste pris des instruments pour faire de la musique, comme ça, sans réfléchir, et il est absolument navrant de tomber sur un truc pareil, "Trapped Animal", un nouvel album encore pire que le pire, qui s'effondre lamentablement dans la médiocrité pendant une longue heure qui va de mal en pis et qui semble nier absolument tout ce que le groupe a fait auparavant. Musicalement, c'est d'une pauvreté révoltante qui mériterait un appel de fonds du G8 : mélodies bâclées et mal foutues, morceaux qui s'éternisent et n'ont rien à dire. Parfois, on tombe dans des pastiches ahurissants tant ils s'enfoncent dans les abysses de l'horreur. "Reggae Gypsy" (sic...) vous met à la suite toutes les mélodies clichées façon "La musique Tzigane pour les enfants". "Babylon" est un exemple de dub douloureux tant il semble poussif et vide, surtout quand ça vient d'un groupe dont les rythmiques venues de Jamaïque étaient si parfaites dans le temps. Quant à "Lazy Slam", ça sonne comme ces morceaux r'n'b que vous entendez parfois dans la rue, quand une voiture passe toutes fenêtres ouvertes avec le son à fond, et que vous vous dites "sincèrement, la personne au volant doit être débile mentale." Parfois, l'amateurisme légendaire du groupe resurgit un peu, mais c'est juste pour donner un côté maladroit encore plus gênant à ce grand désastre. Et ne parlons même pas de la voix d'Ari Up, vieillie, usée, vide, qui énerve plus qu'autre chose quand elle tente de copier-coller ses vibratos bizarres sur ces morceaux ready-mades qui sentent la mort.

"Trapped Animal" est un album rempli d'effets de studio consternants, et ces effets, ils semblent vous regarder droit dans les yeux, ils vous montrent du doigt, ils ricanent, ils vous disent calmement : "hé, regardez bien, les punks ont la cinquantaine et voilà ce qu'ils sont devenus". Tout y passe : beats cheap sortis tout droit des années 90, production de studio absolument abominable, synthétiseurs qui semblent impossibles à aimer, et puis même un peu d'autotune par moment, histoire de marquer au fer rouge "2009" sur ces tristes morceaux. On en vient à se demander si l'on écoute bien The Slits, si c'est vraiment sérieux, si c'est pas un fake, si Ari Up n'est pas morte dans un accident de voiture en 1981, je sais pas, on a envie de faire quelque chose et on est impuissant, comme vide face à tant de sénilité musicale. "Trapped Animal", c'est la douloureuse sensation qui nous étreint quand on rencontre à nouveau des amis d'enfance qui sont devenus de vrais cons. On ne sait pas ce qui s'est passé, mais quelque chose à du crever en cours de route. Cet album, c'est la mort du cool, c'est la tombe d'une génération, c'est la fin du monde avec trois ans d'avance.

Ah, le temps qui passe.
Foutu temps qui passe.









nb : Sinon, pour vous consoler, n'oubliez pas que Cut vient d'être réédité pour ses 30 ans en édition deluxe-collector-remaster-qui-coûte-super-cher et avec plein de morceaux bonus dont des Peel Session et des démos. Un cadeau de Noël idéal pour tous ceux qui veulent avoir chez eux un album aussi culte que la "Metal Box" ou "Chairs Missing," ou qui veulent vérifier que The Slits était bien, à l'époque, un groupe parfait qui mêlait l'amateurisme fou du punk et les grosses basses du dub, et a influencé toute une génération de filles énervées (oui, c'est à vous que je pense un peu, groupes de la scène Riot Grrrrl, mais pas seulement).


Une autre époque, assurément.


Emilien.

[Réveille Matin] Tiny Tim - Livin' in the Sunlight, Lovin' in the Moonlight

Alors comme ça, je vois qu'on veut causer falsetto sur C'est Entendu? On veut de la voix haut perchée qui vibre? Alors laissez passer, parce que je vous apporte du très lourd là. Laissez tout tomber. Voici, pour vous, le héros oublié des cordes vocales extensibles, le maître absolu de la voix de tête : Herbert Butros Khaury, plus connu sous le nom de Tiny Tim.


(Livin' in the Sunlight, Lovin' in the Moonlight)

Quoi, vous connaissez pas Tiny Tim? Chanteur américain absolument culte, Tiny Tim était peut être la personne la plus joyeuse au monde, ou alors l'une des personnes les plus cinglées, c'est au choix. S'inspirant du bon vieux easy listening des années 30-40, fan absolu des veilles chansons populaires (il était un spécialiste sur le sujet) qu'il reprenait au ukulele ou avec orchestrations surannées, chantant des paroles toujours plus optimistes sur des petites mélodies mignonnes, il faisait une musique absolument incompréhensible qu'on a eu vite fait de classer dans la "Novelty music", la musique pour rire quoi ; oui, on écoutait ça parce que c'était drôle à entendre, un peu ridicule, un peu bête, et tellement too much. On prenait pas ça au sérieux.

Mais c'était passer totalement à côté finalement. Tiny Tim était avant tout un excentrique joyeux et cultivé qui croyait en ce qu'il faisait, et quand il se mettait à chanter à la télévision un truc comme "Tip-Toe Through The Tulips" au ukulele avec sa voix sur-aiguë, c'était pas pour rire. Reprenant plein de standards à sa façon, avec cette voix absolument unique qui vous met un sourire aux lèvres en dix secondes montre en main, Tiny Tim était unique et sonnait vrai. Avec cette ambiguïté entre le sérieux et la parodie chez les auditeurs, il est rapidement devenu un chanteur culte, l'outsider ultime. Au sommet de sa popularité à la fin des années 60, il était payé 50 000$ l'apparition à Las Vegas, et se maria même en direct à la télévision en 1969 avec Miss Vicky, une fille de 17 ans. Devant plus de 40 millions de téléspectateurs médusés, un couple impossible, un gateau de mariage de 2 mètres de haut et 10000 tulipes pour décorer le plateau. L'entertainment américain à son meilleur quoi.

Mais revenons à la musique, car Tiny Tim a sorti plusieurs albums jusqu'à sa mort en 1996, et parlons un peu du premier d'entre eux, "God Bless Tiny Tim", sorti en 1968. Un classique de pop nostalgique et vieillotte, un petit chef d'oeuvre de simplicité désarmante de naïveté, l'album dont vous avez besoin sans le savoir. Orchestre enchanté sur la plupart des morceaux (parfois remplacé par quelques guitares un peu rock&roll mais pas trop!), reprises folles, moments où Tiny Tim fait des duos avec lui même en alternant sa voix normale et son fameux falsetto, ou lançant des "thaaaank youuuu, thankkk youuu" sur des enregistrements d'applaudissement, histoire de faire comme si c'était en public. Tout est là pour vous faire passer 41 minutes ailleurs, dans un monde merveilleux où les gens sont heureux et la vie pleine de couleurs très vives, Mary Poppins semblant limite être un film de Lars Von Trier à côté. C'est non seulement très drôle, mais aussi un véritable feel-good album qui vous remonte le moral dans n'importe quelle situation, rempli de morceaux géniaux. Peut être l'une des expériences les plus psychédéliques, oui, VRAIMENT, des années 60. Sur le morceau que je vous propose d'écouter ce matin et que vous avez déjà dû écouter plus de 3 fois en vous disant "QUOI?", à savoir le parfait "Livin' in the Sunlight, Lovin' in the Moonlight", il faut entendre Tiny Tim, accompagné par des cuivres parfaits qui vous lance en rigolant : "I'm so happy, ah ah!/Happy go lucky me!/I just go my way living everyday!/I don't worry!/Worrying don't agree!/Things that bother you never bother me!". Et en écoutant ce morceau, on se dit que c'était peut être la vérité. Mais c'est pas grave. Parce que Tiny Tim sera toujours là pour vous grâce à ses merveilleux albums.

"God Bless Tiny Tim!"

Emilien.

mercredi 11 novembre 2009

[Vise un peu] Neon Indian - Psychic Chiasms

Si l'on récapitule tous les trucs que je vous ai conseillé d'éviter depuis quelques mois, vous vous souvenez certainement que je n'avais pas été tendre avec la bit-pop et que je n'ai jamais cessé de creuser la tombe de cet affreux mouvement shitgaze qui est possiblement six pieds sous terre à l'heure qu'il est (je vous en dirai plus après avoir vu Wavves, le mois prochain), son chant du cygne étant alors le seul bon disque du lot, je parle bien sûr du dernier album de Times New Viking.

Eh bien, traitez moi de faux-jeton parce que Neon Indian c'est un peu tout ça et c'est foutrement bien.


Deadbeat Summer

Allez non, remballez vos vannes parce que j'exagère forcément. Du shitgaze, il n'y en a pas vraiment dans "Psychic Chiasms." Le son des synthés est assez dégueulasse tout du long, et comme la boite à rythme, ils donnent l'impression d'avoir été enregistrés 20 mille lieues sous les Mers, certes, mais à aucun moment le mixage de l'album n'a été lo-fi-isé pour le simple plaisir privé de celui qui l'a enregistré. Ou en tout cas c'est comme ça que je le conçois. Par contre, c'est de la bit-pop dans les faits, inutile de le nier. Alors pourquoi ne pas recycler ma vieille chronique de Passion Pit et hurler au scandale ? Je vous le donne en mille : la différence entre un bon et un mauvais groupe, quel que soit leur domaine d'action, ne tient souvent qu'à une chose et c'est la capacité de ce groupe à écrire des chansons.

«J'espère vraiment que le medium utilisé pour écrire une chanson ne sera pas la seule chose qui aura de l'intérêt dans cette chanson.»
Alan Palomo, en interview
A vrai dire, je ne sais quasiment rien d'Alan Palomo, le mec derrière Neon Indian, si ce n'est qu'il est de Brooklyn, que sa musique devait au départ servir à un projet multimédia et illustrer les vidéos de son comparse texan et qu'il est signé sur le minuscule label Lefse. Je sais néanmoins qu'il a l'avantage certain sur beaucoup d'autres amateurs de textures 8 bits de savoir composer de bonnes chansons. Sa pop synthétique et sale le rapproche surtout de Washed Out, une autre découverte synth-pop lo-fi millésimée 2009, un autre type plutôt malin d'ailleurs, mais là n'est pas le sujet et la facilité avec laquelle Palomo compose de si bonnes mélodies pop, il faut le dire, est renforcée par le goût avec lequel il choisit ses sons et ses beats – celui de Deadbeat Summer est tout de même l'un des meilleurs de l'année.

Mais aussi et surtout, ce qui fait de "Psychic Chiasms" l'un des disques de l'année, c'est son incursion dans l'avant-garde des instrus électro/hip-hop. Des samples de Laughing Gas au beat de Mind, Drips en passant par l'électro assumée d'Ephemeral Artery, des liens de parenté avec DâM FunK ou Hudson Mohawke commencent à apparaitre, et on se laisse aller à penser que ce Palomo, qui n'oublie pas de glisser de chouettes guitares là où il faut, qui sait écrire des tubes (6699 (I don't know if you know)) et qui ne se la raconte pas, c'est peut-être l'un des artistes les plus prometteurs de l'année, au bas mot.


Joe



Photo © thecoolhunter.com.au

[Réveille Matin] Chrome - Slip it to the Android

Bonjour à tous ! Ce matin on s'attaque à Chrome, un groupe de laissés-pour-compte du post-punk, et le terme prend tout son sens quand on arrive à grappiller quelques informations sur leurs débuts. En 1976, avant l'arrivée du guitariste Helios Creed à San Francisco (qui formera avec le batteur et claviériste Damon Edge le noyau dur du groupe) Chrome n'est qu'un ersatz de rock psychédélique californien avec presque une décennie de retard et un album auto-produit à son actif. Franchement, quand un groupe psychédélique 70's rencontre un gratteux virtuose fan de Hendrix et de Black Sabbath, on peut s'attendre à de belles ringardises, mais les compères Helios et Damon ont la bonne idée d'écouter Never Mind the Bollocks des Pistols et décident de se prendre en main avec "Alien Soundtracks."


(Slip it to the Android)

L'album est très loin d'être punk mais montre bien comment 77 a pu être un beau séisme aux répercussions inattendues. Et surtout, il porte terriblement bien son nom et réussit le beau pari d'être un album totalement mutant sans être franchement électronique. Le résultat offre de sacrés moments de groove d'une autre planète, Slip it to the Android est de ceux-là, et c'est surtout le plus accessible. Soutenus par une section rythmique à faire remuer les morts à coups de percussions insolites et de syncopes hypnotiques, les gémissements d'un extra-terrestre sous LSD et le duel d'un violon et d'une guitare au son tranchant et acide (on en vient à se demander s'il ne s'agit pas d'un synthé) provoquent chez moi l'effet immédiat d'une crise d'épilepsie. Et ça a intérêt à marcher chez vous, sinon croyez moi, vous savez pas ce que vous manquez.


Thelonius.

mardi 10 novembre 2009

[Réveille Matin] Holy Shit - Maul is missing

Je vais vous dire, le problème avec Ariel Pink, c'est que malgré son statut de gourou underground de toute la nouvelle scène psychédélique de la Côte Ouest des États Unis, il n'en reste pas moins qu'il a encore besoin de changer d'avis sur le concept-même du lofi. Non parce que bon, c'est bien beau d'être un chaman poids lourd sur scène, encore faudrait-il sortir des disques écoutables ! A quoi bon composer de si fameuses envolées sonores si c'est pour les laisser planquées sous des couches de poussières sur CHACUN de ses disques ?
Chacun ? Non, j'exagère. D'abord parce que, Jésus m'en est Témoin, je ne les ai pas tous écoutés (ils sont pléthore) et ensuite parce que j'en connais au moins deux qui ont été enregistrées comme il faut, et je vous parle là des deux premières pistes de l'album "Stranded at Two Harbors" de Holy Shit, l'un des groupes dans lesquels Ariel a trainé ces dernières années, et qui était un trio composé de lui-même, de Matt Fishbeck et de Christopher Owens, alias le guitariste et chanteur de Girls. Le groupe n'enregistra d'ailleurs qu'un unique album, plutôt bon, mais comme d'habitude englué (à partir de la troisième piste donc) dans "le lofi."


On a dit ça et là que le prochain album d'Ariel, quel que soit l'avatar sous lequel il le signera, serait enregistré comme il faut, et croyez-moi quand je vous dis que je vais l'attendre la bave aux lèvres, parce que lorsque l'on connaît le potentiel de ses chansons et ce que cela peut donner avec un son de qualité, on peut s'attendre à un grand disque. J'en veux pour preuve la chanson de ce matin, Maul is Missing, qui est l'exemple parfait de ce dont nous parlions il y a quelques semaines : une musique bancale, qui semble avancer à tâtons, pas convaincue de sa destination, comme si les musiciens n'arrivaient pas à décider quel instrument ils comptaient utiliser (orgue ? guitare ?), quel tempo devait adopter la boîte à rythme, et à quel moment l'interrompre pour attraper un tambourin. De la musique de branleurs, gentiment psychédélique, totalement instrumentale, avec une seule guitare (lasse et cradingue) pour soutenir l'ensemble et un final très sobrement orchestral. Certains parmi vous auront du mal à comprendre ce qui en fait un bon morceau, ou tout simplement en quoi c'en est un, alors je vous réponds tout de suite que je ne vous donnerai pas de réponse. Je suis trop un branleur.


Joe

lundi 9 novembre 2009

[Quitte ou Double] Falsetter n'est pas jouer, le Barock adolescent est-il pandémique ?

Il est grand temps de débattre !

Cette fois-ci je vous propose de vous pencher sur le cas de deux groupes très différents mais dont les chanteurs partagent la même ascendance et le même goût pour une certaine grandiloquence baroque et usent et abusent de leurs voix de fausset*.
Ce genre de chose ne sort pas de nulle part, bien évidemment, et l'on en a vu d'autres jouer le même jeu (risqué) et parvenir néanmoins à se trouver un public, je pense bien sûr à Muse, mais aussi pourquoi pas à Joanna Newsom et on peut même remonter jusqu'à Tim Buckley, père de, qui entre 1967 et 1971 était en quelque sorte le champion incontesté de cette catégorie, mais tous ceux là agissaient en sous-marin et dans leur coin.


Tim Buckley - Goodbye and Hello

Ils n'étaient pas plusieurs sur le même bisteak au même moment, ce qui n'est pas le cas de ceux dont je vais vous entretenir, et c'est pourquoi j'aimerais que vous me disiez, tout d'abord, ce que vous pensez de chacun d'entre eux, et ensuite, si vous pensez que ça ne fait pas un peu trop de manières en trop peu de temps. Votre coupe est-elle pleine ou est-ce que vous avez encore de quoi offrir le gîte à deux ou trois autres de ces types-là ? Car il y en a d'autres. Découvrons ensemble ...


I - Un circuit de Montagnes Russes sur le dancefloor, une certaine idée de la pop conçue par les Wild Beasts :

Ils viennent de sortir leur deuxième album ("Two Dancers") en deux ans, Wild Beasts, malgré ce nom, ne sont que quatre anglais qui ne font peur à personne, ni avec leurs bouilles de braves gars ni avec leurs voix qui montent et qui descendent, et dont la musique n'a pas vraiment pour vocation de vous agresser, mais plutôt de faire parvenir à vos corps (vos jambes si possible) l'énergie qui habite leurs textes. Si en lisant cela vous vous attendez à quelque chose de véritablement dansant, détrompez-vous ! Seuls les plus agités ou défoncés au speed parmi vous pourrait remuer suffisamment sur la musique des Wild Beasts pour appeler ça de la danse.



Non, réellement, leur pop autant inspirée par Kate Bush que par Arcade Fire n'est "dansante" que par rapport à leur album précédent "Limbo, Panto" et aussi parce que les morceaux reposent le plus souvent sur la batterie, laquelle habillée de guitares légères et claires, n'est pas sans évoquer à la fois la musique africaine et la pop anglaise telles qu'on les connaissait dans les années 80 (comme s'ils avaient à la fois écouté les Bhundu Boys et Echo and the Bunnymen).



Leurs deux chanteurs se partagent le boulot, mais l'un comme l'autre ont tendance à régulièrement appuyer sur leur pédale à falsetto pour faire décoller leur lyrisme et cela est précisément ce qui fait leur charme et leur originalité (sans cela, on les taxerait probablement d'avoir écouté Foals entre leur premier et leur second album, et puis c'est tout), mais c'est aussi ce raffinement, qui ne colle pas forcément à leur look, et vous pourrez dire ce que vous voudrez, un tel fossé (sans jeu de mot) entre l'image et le son n'est jamais bon pour gagner un large public, c'est aussi ce raffinement donc, qui pourrait bien leur causer du souci quant à devenir ou non un groupe qui vous plaira, à vous, chers lecteurs.


II - : Une ballerine marque son territoire langagier, Parenthetical Girls et les violons de mon coeur :

Du côté de Parenthetical Girls, les choses sont sensiblement pas les même. Ils sont quatre, certes, et en sont eux aussi à leur second album, mais le leur, "Entanglements," est sorti l'année dernière, et ils sont américains. Et surtout, leur look et leur musique sont on ne peut plus accordés.

Deux garçons, une (jolie) fille et un chanteur androgyne au possible, du maquillage aux yeux en passant par la coiffure, les postures et bien entendu la voix, qui ne se contente pas de s'envoler mais insiste aussi puissamment sur les consonnes et tente tant bien que mal de faire muter les aspérités consonantiques de la langue Anglaise en autant de salves d'élégance glam, alors que derrière lui, un groupe nouvellement acquis à Michel Legrand (le précédent album était plutôt orienté machines) s'évertue à réveiller la Grandeur Olympiesque d'une Revue de Variété telle qu'on n'en avait plus vu passer depuis les années 60.


Unmentionables

Les nouveaux amours de ces filles entre parenthèses (nom que l'on sent imaginé par le chanteur Zac Pennington, qui nage décidément dans des eaux vieilles de 50 ans depuis quelques années, déjà) sont peut-être vieillots – reprendre Les Moulins de mon Coeur de Michel Legrand (en écoute dans le lecteur) est quelque peu osé, tout comme sortir un single en hommage à Ellie Greenwich, dont les kids n'ont jamais entendu parler, avouons-le (à moins qu'ils n'aient lu ce qu'il fallait) – il n'en reste pas moins que l'on peut se demander combien s'en seraient tiré aussi bien avec un postulat de départ si flageolant.



C'est à vous de vous exprimer. Quid de ces deux groupes ? Quid de cette tendance un brin passéiste ? Votez au sondage, exprimez vous dans les commentaires, faites entendre votre voix.


Joe


* La voix de fausset, ou falsetto, est aussi appelée "voix de tête" et chez l'homme représente la voix aigüe, non naturelle, que les plus bêtes parmi nous appellent à l'occasion "voix de tata."

[Réveille Matin] Famous Boating Party - The Orange Bears

Il y a tellement de petits groupes qui sortent un e.p. et qui se séparent juste après que c'est vaguement déprimant d'y penser. C'est comme ces dizaines d'insectes morts que vous retrouvez dans votre lampe halogène. C'est pas triste parce qu'on rate jamais rien avec ces groupes, et puis ce n'est pas grave un groupe qui splitte, mais c'est fou de se dire qu'il y en a autant. Et aussi qu'on ne s'en rend même pas compte. En ce moment même, un groupe est en train de se séparer, et vous n'en savez rien. C'est une liste interminable. En 2003, par exemple, un trio s'est formé, du nom de Famous Boating Party. Ils faisaient de la musique folk étrange et un peu improvisée où la chanteuse vocalisait sur des poèmes de Kenneth Patchen. Ils ont sorti un e.p. de 6 titres qui s'appellait "Silvery Branches", sur le minuscule label/collectif Jewelled Antler, qui avait été créé par deux des membres du trio (ce collectif est lui même très lié à toute la scène qu'on baptise en vrac "avant-folk" ou "freak-folk" avec des gens comme Steven R. Smith ou Fursaxa). Après la sortie de cet e.p., le groupe s'est séparé, chacun retournant faire autre chose. Et c'est tout.



Reste donc un e.p., tout seul, de 19 minutes. Comme orphelin. Ce matin, c'est presque une adoption que je vous propose en tirant Famous Boating Party de son microscopique statut de groupe culte pour 3 folkeux connaisseurs enfin d'en parler sur C'est Entendu. Parce que la musique de Famous Boating Party mérite clairement votre attention, une attention entière que rien ne doit perturber. C'est presque un miracle de pouvoir entendre de la musique pareille. Sorte de dream folk psychédélique, mélancolique et lo-fi, le groupe distille une ambiance incroyable, où se mélangent des mélodies puissantes et un certain sens du flottement, la faible qualité sonore entourant l'ensemble d'une aura unique, comme le vestige d'une musique venue de très loin. Ces quelques petits morceaux de 3 minutes chacun sont des petites perles étonnantes, expérimentales mais maîtrisées, qui se révèlent finalement bouleversantes. Dans le morceau The Orange Bears, il y a ces accords, répétés sans fin dans une catharsis magnifique et subtile. La voix incroyable d'Eleanor Harwood est puissante, froide, forte, mais fait tout de même ressentir une douceur, une fragilité qui semblent surnaturelles. Elle se lance dans de longues notes tenues jusqu'aux larmes et c'est tout le morceau qui semble habité. Tout l'e.p. est ainsi, absolument fascinant et prenant, venu de Famous Boating Party, un groupe inconnu qui n'a vécu qu'un instant, laissant derrière lui cet étrange témoignage. Et, oui, tout se mélange étrangement, le son est sale, mais la beauté de la chose dépasse tout, supplante les grésillements, et ne restent plus que des mélodies au final : de la musique, tout simplement de la musique.


Emilien.