C'est entendu.

samedi 31 octobre 2009

[Réveille Matin] Siouxsie & The Banshees - Halloween (1981)

Joyeux Halloween à tous ceux qui sont prêts pour ce soir, qui ont acheté des bonbons pour les mioches, des masques pour leur soirée à eux et du pinard pour les aider à enfiler leurs masques. Chacun pense ce qu'il veut de cette teuf importée, moi je ne suis ni babysitter ni fabriquant de latex, donc je me fous de son intérêt mercantile, je n'y vois qu'une occasion de plus pour qui veut de se donner prétexte à se détendre un brin, et puis je ne renonce pas à en profiter pour imposer un ou deux films d'horreur à ma copine au passage, et ça c'est toujours une victoire.
Mais pour ceux qui n'en ont rien à braire d'Halloween, qu'ils soient allergiques au latex, ou maudissent les gamins, pour ceux-là, que George Romero laisse de marbre, il reste une occasion de ne pas passer à côté d'une journée fantôme, et elle réside dans cette chanson de Siouxsie Sioux, qui pour le trivia était probablement la première gothique de l'histoire du rock et qui trainait tout le temps avec les Sex Pistols à leurs débuts, avant de faire de la musique avec des gens plus DARK comme Robert Smith, de The Cure.

En 1981, le groupe de Siouxsie, les Banshees, compte dans ses rangs le très bon guitariste John McGeoch qui après avoir propulsé l'album précédent ("Kaleidoscope") au sommet des charts remet le couvert sur "Juju" avec une puissance démesurée dans son jeu et un son très original pour l'époque, pendant que Siouxsie inspirait toute une génération de jeunes filles mal dans leur peau et une Peaches encore ado qui lui a pas mal piqué son look par la suite. Je vous laisse regarder ce que cela pouvait donner sur scène :



N'oubliez pas que la chanson est dans le lecteur, et je vous souhaite une bonne soirée, quelle qu'elle soit.


Joe


P.S. : C'est le second Réveille Matin à paraitre un Samedi, mais ça ne veut pas dire que ça va devenir une habitude !

jeudi 29 octobre 2009

[Réveille Matin] The Beatles - Got to Get You Into My Life

Bonjour à tous ! Ce matin, pas d'archéologie dans les tréfonds soldés des disquaires indépendants à la recherche de la perle rare, on ne prend pas de risques et on se réveille en terrain connu de tous, à savoir l'Angleterre beatlemaniaque de 1966 où quatre liverpuldiens à l'accent prolo viennent d'enchaîner en trois ans six albums (qui sont bien plus que des variations peu inspirées sur les mots you, her, me et love, ce à quoi on les réduit trop souvent), deux films et un nombre titanesque de tournées. Ce qui, vous l'avouerez, n'est pas franchement le plus aéré des emplois du temps.

La musique pop commence à sentir bon l'herbe qui rend sot quand les Beatles sortent l'album de la décennie, si ce n'est du siècle. Certes "Rubber Soul" l'année précedente, en plus d'être le premier chef d'oeuvre du groupe, était déjà un sacré défi lancé à la pop, mais "Revolver" fait bien plus que poursuivre cette évolution. Véritable kaleidoscope de styles et de thèmes, on y voit le groupe jongler de manière virtuose avec tous les moyens de production mis à sa disposition afin de rendre chaque morceau inventif, riche et complet. Malgré ses influences, l'album est absolument unique quand bien même son spectre musical s'étend du rock rageur à la pop song solaire, de la fable sociale rêche à la comptine enfantine, de la ballade amoureuse au psychédélisme le plus dense.



(Got to Get You Into My Life)

Et parmi tout ce foutoir, Got to Get You Into My Life, petit tube soul pop (les labels Stax et Motown sont des inspirations revendiquées) à la production épurée, mais pourtant plein d'idées dans les nuances de la batterie métronomique de Ringo, dans les surgissements inattendus de guitares psychédéliques ou même dans la maîtrise partielle du chant de Paul. En tant que fanatique du groupe en phase terminale, pensez bien que je n'ai pas hésité quand j'ai vu débarquer les superbes éditions remasterisées qui ont fait grand foin il y a bientôt deux mois. Je vous propose donc ce tube cuivré dans sa version mono, évidemment essentielle pour les maniaques en tous genres puisque son fade out plus lent offre sept secondes de trompettes hurlantes supplémentaires.


Thelonius.

mercredi 28 octobre 2009

[C'est tout vu] Caroline et de vieilles connaissances

En guise d'introduction à cette brève page de news, je me permets de revenir sur Chairlift, dont je vous parlais l'autre jour. En effet, plusieurs d'entre vous m'ont semblé avoir besoin d'en savoir plus au sujet de la chanteuse, Caroline Polachek, à un niveau purement esthétique, et afin de répondre à ceux-là, et de donner à tout le monde une chance supplémentaire d'apprécier le groupe, je vous propose de regarder Home Alone, jouée pour l'émission The Spinner, afin d'apprécier l'organe de Caroline et de vous faire une meilleure idée de son charme :



Passons maintenant à Midlake, le groupe tout mou le plus attachant (rappelons que Roscoe était LA chanson pop de 2006) et qui sortira le 1er Février prochain son troisième album, "The courage of others," qui apparemment devrait évoquer l'univers musical des folkeux anglais des années 60 de type Fairport Convention. Voici la pochette :


Que cet article soit aussi une occasion de vous rappeler un groupe qui s'est dévoilé cette année avec un fameux premier album, et dont on avait mentionné le single Future Primitive il y a quelques temps. Papercuts étaient les invités de Yours Truly, l'autre jour, et ça donne quelques prestations live assez charmantes, dont celle de Future Primitive, toujours aussi canon :


Pensez à écouter l'album "You can have what you want."


Et en vrac, on a appris que Pavement serait la première tête d'affiche officielle à apparaitre sur l'affiche du Primavera Sound 2010, à Barcelone l'été prochain. Une bonne nouvelle pour les fanas : le troisième album de Beach House, "Teen Dream," qui sortira le 26 Janvier sera accompagné d'un DVD sur lequel chaque chanson sera illustrée par une vidéo. Si vous voulez vous mettre à la guitare, Q-Tv propose des petites leçons prodiguées par des "stars" indé comme Ezra Koenig de Vampire Weekend et plein d'autres. Et puis, si vous voulez fêter Halloween avec quelques jours d'avance, vous pouvez télécharger le podcast que Fever Ray propose chez Resident Advisor. Karin y propose d'ailleurs de tout (Neil Young, Burial, Amadou & Mariam...). Et pour finir, Wilco a annoncé un mois de Janvier en studio et un album dans la foulée, soit seulement un an après celui sorti cette année (et qui nous avait laissé mitigés).

[Réveille Matin] Onra - The Anthem

«Chéri on mange quoi ce soir ?»
«J'te paie un vietnamien, poupée.»
Ce n'est pas ce que j'ai répondu à ma copine hier soir (on a mangé italien), mais plutôt ce qu'Onra a du rétorquer à la fille avec qui il était, un soir de 2007. Le truc avec Onra, c'est qu'il fait les choses en grand. Toujours. Alors au lieu d'emmener sa nana manger un dua chua du côté de Saint Germain des Prés, il lui a pris un aller-retour Paris-Hanoï.

Là bas, le type en a profité pour agrandir sa collec' de disques en piochant dans des bacs de vieux trucs viets. A son retour à Paris, il a enregistré un bon gros premier album d'instrus hip hop (32 pistes en tout) pour lequel il s'est inspiré de J Dilla pour la prod' et a utilisé tout un tas de samples trouvés lors de son périple dans la Vallée du Mekong, et il a appelé ça "Chinoiseries."

Là est né son Hymne, que vous pouvez écouter dans le lecteur, sur votre gauche, et que je trouve salement bien, forcément, parce qu'en plus de ce beat old school qui rappelle le bon vieux temps du hip hop qui regardait la mythologie asiatique avec des yeux d'enfant (RZA et sa BO de Ghost Dog, mais on peut aussi penser à IAM), il y a cette vietnamienne qui répète avec conviction ses quatre vers, et qui n'attend qu'une chose de vous, petits français moyens : que vous chantiez comme des crétins avec elle : Tchin tchoulou tchinli thé tchinya !


Joe

lundi 26 octobre 2009

[They Live] Rob s'est tiré avec la caisse : une histoire de Phœnix et Chairlift à Toulouse

Phœnix remplissait le Bikini, Mercredi dernier, à Toulouse. Cela n'était pas la seule date sold out de leur tournée, d'ailleurs : Phœnix tourne à guichets majoritairement fermés et je trouve que c'est une bonne nouvelle. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas et n'ai jamais été un inconditionnel des Versaillais, mais cela ne m'empêche pas de les placer tout en haut de l'échelle du goût vis à vis de ce qui passe en radio, et de méchamment kiffer leurs singles (au moins un par album depuis 2000).

De toute façon, je n'étais pas vraiment venu pour les voir, non, j'étais là pour la première partie (ou la seconde, si l'on ne fait pas abstraction de Penelope, le tout premier groupe à jouer, dont je vous ferai la grâce d'un commentaire violemment inutile), à savoir Chairlift, le quatuor synth pop de Brooklyn qui a sorti un premier album tout bonnement ravissant en 2008 ("Does you inspire you"). Or donc, j'étais à donf à l'idée de voir jouées ces perles de douceur qui me font rêver depuis des mois, et je tenais à vérifier l'excellence du chant de Caroline Polachek, que mon ami Yvze s'amusait à comparer à celui de Feist (pas faux, mais peu importe).

Caroline Polachek, par Mike Lawrie, random photographe ricain (all rights reserved).

Le problème est que ce fut assez nul. Ou plutôt très décevant. Certes Caroline a une voix d'enfer, d'autant plus lorsqu'elle est amplifiée, et certes elle donnait l'impression de se régaler, à remuer en tous sens, mais ça n'excuse pas tout. Tout d'abord le son, affreux, étouffant et bien trop puissant, qui aurait sans doute fait l'affaire pour n'importe quel groupe de revival shoegaze mais qui était tout à fait hors-sujet pour accompagner les petits tubes pop de Chairlift. A qui la faute je n'en sais rien : le groupe ? (ce qui signifierait que ces gens n'ont pas compris leur propre musique) Le Bikini ? (peut-être une balance faite trop rapidement...) Ou alors les Pains of Being Pure at Heart et toute cette saleté de hype shoegaze avec laquelle on nous bassine depuis des mois ? Quoiqu'il en soit, des chansons légères comme le single Evident Ustensil, qui aurait du faire remuer le public, ne furent reçues qu'avec un minimum de réaction par un public assourdi se comportant comme à n'importe quel concert shoegaze : apathie et têtes baissées.
La seconde mauvaise idée de la soirée fut de parsemer un set déjà court de deux morceaux en Français (Caroline le parle fort bien), dont une version traduite de Planet Health du plus mauvais effet ("I'm feelin' great tonite" devient forcément "je me sens très biiiieeeeeen ce soiiiiiir"). Heureusement, quelques chouettes moments rattrapèrent un peu le tout, et surtout les fameuses Bruises et Make your mind up, mais attention, si le demi-show de ce soir-là n'était pas bon, que cela ne vous empêche pas de donner sa chance à ce groupe, au moins sur disque, parce que "Does you inspire you" n'est pas juste un disque de musique de pub Ipod, et ma Parole est Évangile à ce propos.

Lorsque Phœnix débuta son show par l'inévitable Lisztomania (qui aura appris, on l'espère, à des tas de gens qui était Franz Liszt et comment s'écrivait son blaze), le son n'était pas le même, il était à vrai dire si bon, et la prestation du groupe si calée, que nous eûmes pendant un instant l'impression que la chanson était jouée en playback. Cela n'était pas le cas, mais cette impression pesa pendant les premières minutes, non, secondes, avant de se dissiper : non, Phœnix n'allait pas nous rejouer les morceaux COMME SUR LE DISQUE, et encore heureux.


Leur dernier album, "Wolfgang Amadeus Phoenix," sorti il y a quelques mois, n'est pas forcément le plus intéressant de leurs LPs et d'aucuns diraient que passés les trois ou quatre premiers titres, le niveau chute. Les avis divergeront sans doute, mais il faut avouer que les chansons, efficaces sans aucun doute, ont tendance à beaucoup s'y ressembler, voire à lorgner vers la facilité MAIS il n'empêche qu'une fois déballées, étirées et dynamitées sur scène, elles prennent sens et ne s'embarrassent plus que d'être de gigantesques trampolines sur lesquels le public très en forme ne manquait pas de rebondir. Prenez une chanson assez secondaire comme Girlfriend, je ne me serais pas attendu à ce qu'elle soit mon moment favori du show, et pourtant, la batterie était si prenante, Thomas Mars si pro (oui, ne nous leurrons pas non plus, c'est un show bien huilé et ils savent très bien où ils vont), et ce sale voleur de Rob martelait si bien ses touches que la version studio était très loin.


Girlfriend

Après un set faisant la part belle à "Wolfgang" mais n'oubliant pas les tubes d'avant comme Too young (qui vous attend dans le lecteur), School's Rules ou It's never been like that, le rappel débuta sur deux prestations acoustiques complètement inutiles mais qui extasièrent probablement les jeunes filles en fleur dans l'audience (elles étaient nombreuses et le public très jeune) enchainées sur du gros matériel : If I ever feel better, Rome, et une fameuse version de Funky Squaredance, issue de "United" (2000), sur lesquelles mes comparses ne purent s'empêcher d'arrêter de lancer des "Sexy Boy !" "DANCE !" ou autres "Rob, sale voleur !" pour chanter à tue-tête les paroles qu'ils connaissaient par cœur pendant que Mars invitait la moitié de la salle à le rejoindre sur scène.

Les photos de Phœnix sont Copyright © 2009 Ombres et Lumières

Si comme moi vous n'êtes pas au nombre de ceux qui peuvent se vanter d'aller jusqu'à connaitre les paroles de chaque chanson de Phœnix, dites-vous néanmoins qu'en allant voir le groupe sur scène, vous ne vous sentirez pas pour autant étranger à la communion qui s'opère entre eux et leur public, et comme je répondis à Yvze qui me demandait ce que finalement j'en avais pensé : "C'était bieng."


Joe


P.S. : Si vous n'en avez pas assez et que vous avez envie d'une (chouette celle-ci) session acoustique, voici un live intéressant dans l'émission The Interface.

[Réveille Matin] Buzzcocks - Everybody's Happy Nowadays

Il y a des gens dont on ne sait pas très bien si leur habileté à avoir un temps d'avance sur tout le monde et à voir les tendances grouiller là où ils passent relève d'un heureux hasard façon "bon endroit/bon moment" ou bien d'un esprit d'analyse (extra)lucide sur ce que le monde a besoin d'entendre, là, tout de suite, maintenant.

De 1976 à 1980, Howard Devoto a été partout où il fallait être, mais six mois avant les autres. Son groupe Buzzcocks (et non The Buzzcocks), qu'il crée au cours des premiers mois de 1976 avec Pete Shelley et dans lequel il occupe le poste de brailleur, enregistre dès la fin de l'année non seulement l'un des premiers et des meilleurs disques de punk mais aussi et surtout le tout premier disque auto-produit, "Spiral Scratch", qui dit déjà tout en quatre morceaux enregistrés en trois heures et mixées en deux, souvenez-vous on en avait déjà parlé. Février 1977, Devoto a déjà compris les limites du genre (avant-même son apogée), quitte le groupe et se met en recherche de terres plus expérimentales. Il fonde Magazine en avril et ni vu ni connu, il vient d'inventer le post-punk avec presque deux ans d'avance, alors que quelques mois plus tard, les Sex Pistols éclatent, laissant Johnny Rotten/Lydon fonder à son tour son alter-ego vicié du punk, Public Image Ltd. Il apparaît parfois assez flagrant que Magazine n'est autre que le pendant sombre et halluciné de Buzzcocks, et ce n'est pas en se piquant des riffs entre eux (confrontez donc Shot By Both Sides des premiers à Lipstick des seconds pour voir !) qu'ils me retireront cette impression.

(Oui, les Buzzcocks cultivaient une esthétique pop (pardon, punk !) art du meilleur goût.)

Bon, après une intro pareille, j'aurais sûrement dû parler de Magazine, non ? Certes, mais je ne suis pas un garçon facile moi vous savez, et ma pratique du film noir en amateur m'a appris à faire fi des évidences, alors en fait on va plutôt causer de l'avant-dernier single des Buzzcocks, bien après le départ du fameux Howard. Et ça ne devrait pas vraiment vous rassurer. Les groupes de punk sur le tard, c'est jamais bon signe. Rappelons que dans ce domaine, une année en vaut cinq, et donc en terme d'ancienneté, les Buzzcocks en 1979 c'est un peu comme les Rolling Stones au milieu des années 70 si vous voulez.


(Everybody's Happy Nowadays)

Sauf que ceux-là n'ont rien perdu de leur urgence. Je ne saurai vraiment jamais ce qui dans ce morceau peut me serrer le cœur à ce point. Peut-être le décalage déchirant entre une ambiance de résignation amoureuse crée par une composition délicate et des effets aussi franchement punk qu'un break voix/batterie. Peut-être cette montée à la fin du refrain, qui se prolonge avec cette note de guitare lancée nonchalamment au début de chaque mesure. Ou bien simplement le fait d'entendre un punk pur et dur tenter de se convaincre qu'il est heureux en chantant en falsetto.


Thelonius.

dimanche 25 octobre 2009

[Fallait que ça sorte] Van Dyke Parks - Song Cycle

"I thought for once I'd keep this off a list, but, I'm a good boy, so it's time to do penance at the altar of the greatest album ever made. Yes. EVER. No, I still haven't changed my mind. This is still so ahead of it's time, it'll be some work for some folks, and that's cool and all. Everyone I know who loves this, myself included, finds a new association, a new layer, a new lyrical twist every time. A richer album you can not find. And it's probably only 10 bucks!"

- Jim O'Rourke, dans une liste de ses albums préférés en 2004, parlant de "Song Cycle", de Van Dyke Parks.


"Song Cycle" n'est pas un album facile.

Non.

Je vous le dit de but en blanc pour que l'on soit clair. "Song Cycle" est un album qui demande des efforts de la part de celui qui veut l'écouter. Pourtant, musicalement, quand on dit que c'est un album quasiment de easy-listening alternatif, on se dit "que peut-il y avoir de si étrange dans un album rempli jusqu'a outrance de violons ?" On peut se dire "Van Dyke Parks, il a bossé avec les Beach Boys, surtout sur "Smile", il a même écrit les paroles de Surf's Up, ça doit être de la pop sympa." Mais ce serait trop facile. Comparer cet album à "Smile" est absurde et inutile, ici nous sommes ailleurs. Il suffit d'écouter Vine Street, composé par le alors débutant Randy Newman, pour tout de suite le comprendre. Débutant abruptement dans de la country folle, le morceau bascule par fade-out dans une musique étrange, entre cabaret poussiéreux, arrangement baroques et pop music lumineuse, portée par la voix sur-aiguë et nasillarde de Van Dyke Parks qui explique "That's a tape that we made !" : vous venez d'entendre un morceau au sein du morceau et les paroles vous expliquent ce que c'était, vraiment. Pourtant, il n'y a rien de si étrange musicalement. Nous avons des accords majeurs, aucune dissonance, mais la musique de cet album réussit parallèlement à caresser l'oreille de l'auditeur tout en étant complexe et difficile d'accès. Et ça ne va pas en s'arrangeant tout au long de l'album. C'est à ce temps T de la première écoute que des gens disent "bof" et s'en vont généralement, et c'est ce qui arriva en 1968, au grand dam de Warner Bros. qui avait à l'époque sorti ce qui était l'album le plus cher jamais produit et qui fut un flop monumental bien que totalement compréhensible (attention cependant, ce n'est pas le gouffre financier que l'on semble dépeindre, et Van Dyke insiste la dessus : l'album a été remboursé intégralement en 3 ans). Warner allant jusqu'a donner deux copies pour le prix d'une à un moment, pour montrer au monde entier que cet album se devait d'être écouté par tous, dans des campagnes de pub très drôles avec des phrases comme "Vous en faites pas pour nous, on gagne de l'argent en vendant des disques de Peter, Paul & Mary, on peut se permettre un Van Dyke Parks, et on vous le conseille!". Mais malgré ça et des critiques élogieuses, le public n'a même pas écouté ce machin, vu qu'à l'époque les Beatles sortaient des disques monstres et que les goûts du public allaient trop vers le psychédélisme pour s'ennuyer avec un truc pareil, ce marécage chic incompréhensible?


(Palm Desert)

Pourtant, aussi incroyable que cela paraisse, après plusieurs écoutes, toute la difficulté de "Song Cycle" disparait de manière tout à fait complète. Une fois que l'auditeur à posé ses repères dans ce dédale, tout devient clair et simple. L'excentricité devient le dénominateur commun de l'ensemble, le nombre prodigieux d'instruments est un carnaval de sons (Cuivres, Violons, Accordéons, Chœurs, Pianos, Harpes et j'en passe se superposent!) et les changement de tonalités si brutaux pour le néophyte (je ne souhaite à personne d'avoir à analyser l'harmonie d'un morceau comme Pot Pourri) deviennent des à-coups passionnants qui amplifient la richesse harmonique, qui rendent l'accessible inaccessible. Comme son nom l'indique, cette œuvre est un cycle. Loin des pompeux concepts-albums, nous sommes ici dans une odyssée, et le monde dans lequel nous fait plonger son ambitieux créateur mi-génie mi-savant fou de la composition, c'est l'Amérique, ou plutôt une certaine mythologie de l'Amérique et de ses musiques populaires, de ses lieux mythiques, de ses histoires hors du temps.

"C'est une tentative pour inclure le pouvoir du Cliché dans la pop. Par "Pop", je veux dire un mode d'expression calqué sur les Arts Visuels typiques des sixties (Warhol, Lichstenstein ou Rauschenberg) dans lesquels les images sont réduites à d'irréductibles (ré)interprétations d'elles-mêmes. Dans "Song Cycle", ces images sont des détails orchestraux."
- Van Dyke Parks.


Il faut sentir le frisson d'un monde qui s'ouvre dans Palm Desert quand, presque hors du rythme, Van Dyke Parks nous chante "I came west unto Hollywood ! Never never land !" et que soudainement, la musique se transforme en hommage incroyable à un monde irréel ou révolu, comme on visite une reconstitution. Mais là ou il aurait pu tomber dans l'hommage sans relief, Van Dyke Parks saisit l'essence via une écriture riche et terriblement efficace, à la fois universelle et personnelle, riche et implacable, et surtout unique et sans âge, et le tout avec beaucoup d'humour et de distance (Il chante "Nearer My God To Thee" sur des bruits d'eau pour évoquer le Titanic, symbole formidable de l'album, mais rajoute aussi des bruits de bombardement en pleine guerre du Viet-Nam). Moments épiques sur des morceaux comme The Attic avec son final incroyable façon musique militaire à Broadway, porté par une dernière mélodie de trompette parfaite. Violons bourdonnants qui se mélangent de façon incroyable un peu partout (40 ans plus tard, c'est Joanna Newsom qui en profitera). Dans Laurel Canyon Blvd., il y a l'agitation de la rue, les bruits, les sons qui viennent de partout à la fois, mais mis en musique par un orchestre étrange qui sonne de manière unique. Car aucun autre album ne ressemble à "Song Cycle," et ne mêle autant d'influences, de vues sur le passé, la culture, les lieux, les situations, le tout couplé avec des paroles tout à fait brillantes ("The widows walk and wail among the willows. Windows walk ado walk on", j'en passe et des plus incompréhensibles, inspirées par les beatnicks et James Joyce dixit Parks), a la fois cryptiques et claires. Tout l'enjeu de l'album est là. De rapprocher un monde avec ses images, de l'interpréter, de le mettre en musique tout en ne lui ôtant ni son mystère ni sa complexité. Clarifier en cryptant dans une œuvre monumentale mais jamais superlative. C'est tout à fait ce que parvient à faire "Song Cycle" en seulement une petite demie-heure, avec un talent tout à fait impressionnant qui ravira tous les amateurs d'arrangements classiques, d'americana revisitée et habitée et de pop music complexe et brillante, à cent lieues au dessus de la plupart des albums sortis cette même année (et pourtant, Dieu sait que la concurrence était rude).

Si vous vous sentez prêts à un tel voyage et si vous êtes assez persévérants pour entrer dans ce pur chef d'œuvre, vous découvrirez quelque chose de précieux et de parfait, complètement casse-gueule mais tenant incroyablement la route. Si vous vous sentez prêt, vous pourriez découvrir le meilleur album du monde en fait.


Émilien Villeroy



N.B. : il paraîtrait que Van Dyke Parks et sa famille auraient récupéré les prises de Song Cycle et préparerait une réédition en 5.1 de folie pour bientôt. Si ça se fait, pensez-bien qu'on sera les premiers à vous en parler et à compter les jours pour vous.