C'est entendu.

vendredi 7 août 2009

La cité des tags perdus (N-Z)

Salutations, cher ami lecteur ou chère amie lectrice !


Si vous êtes ici, c'est probablement que vous avez cliqué sur une branche liée à un genre musical dont nous avons parlé dans un article regroupant de multiples disques, artistes et genres — le genre d'article qui ne nous permet pas (à l'heure actuelle) de rajouter tous les tags nécessaires. Histoire de ne pas laisser totalement tomber ces tags, voici la liste des liens où trouver les paragraphes dans les articles correspondants !

>> Plunderphonics :
cf. Lapizjack, "Lapizjack"

>> Psychédélisme :
cf. Flying Saucer Attack, "Further"
cf. Pelt, "Ayahuasca"
cf. Samsara Blues Experiment, "Long Distance Trip"
cf. The Soundcarriers, "Celeste"
cf. Spacemen 3, "Dreamweapon"

>> Rock in Opposition :
cf. Yugen, "Iridule"

>> Shoegaze :
cf. Flying Saucer Attack, "Further"

>> Slowcore :
cf. Low, "Do You Know How to Waltz?"

>> Stoner Rock :
cf. Samsara Blues Experiment, "Long Distance Trip"

>> Sunshine Pop :
cf. The Soundcarriers, "Celeste"

>> Techno :
cf. Peter van Hoesen, "Entropic City"

>> Thrash Metal :
cf. The Force, Possessed by Metal

[Réveille Matin] Nico - Le petit chevalier

Bonjour à tous ! Le Vendredi c'est souvent un jour à la coule. Pour beaucoup d'entre vous, c'est le dernier jour de la semaine, significatif de week end proche, et donc le Vendredi matin est largement plus gai que, disons, le Lundi matin, celui où logiquement vous êtes le plus bougons, maugréant envers vos horaires épuisants, buvant votre café avec une grimace du genre de celle des pirates de l'équipage du Capitaine Red. Bon. Mais le Vendredi, c'est cool quand même, c'est mieux, quoi, c'est le jour de tous les possibles. Vous êtes limite contents de partir au taf ou au lycée parce que vous savez que dans quelques heures vous serez libres de gambader allègrement jusqu'en boite de nuit, en soirée, en vacances, ou simplement vous remettre au pieu pour une durée d'environ quarante huit heures et des béquilles. Vous avez le moral en berne tout emplis d'attentes et d'espérances, l'esprit tourné vers la libération de votre statut social, bercés par l'oubli de vos obligations, le moral primant sur la morale, déjà prêts à en découdre avec le temps qui vous sera escompté et dont chaque seconde sera une de plus que vous n'aurez pas d'autre chance de rentabiliser par un verre, un(e) fille/garçon, une écoute (au casque) du Metal Machine Music de Lou Reed, l'approfondissement de votre projet secret qui fera de vous une star, ou bien par quelque silencieuse retraite, loin de toute pollution sonore, là où aucun Réveille Matin et aucun piaf métallique, et aucun néon défectueux, aucun client mécontent, aucun voisin idiot, aucun camarade trop bavard et aucun aucun aucun poste de télévision ne viendront vous déranger. Vous êtes peinards, en général, le Vendredi matin. Vous êtes jouasses.

C'est trop facile.




Joe

jeudi 6 août 2009

[Réveille Matin] Ray Lamontagne - Meg White

Bonjour à tous ! Vues les réactions assez divisées sur les deux dernières chansons proposées, j'ai décidé de vous réserver un réveil un peu plus rythmé et moins funambule sur le fil de plomb du sommeil en retard. Si vous ne connaissez pas Ray Lamontagne, sachez qu'il est canadien, barbu, totalement bloqué sur la pop américaine du début des années soixante dix, qu'il a une voix canon, et qu'il chante cette chanson en guise de déclaration de tendresse envers la célèbre batteuse des White Stripes (vous pensez ce que vous voulez sur le physique de Meg, la question n'est pas là...).

La chanson date de Gossip in the Grain, le troisième album de Ray, sorti l'année dernière. La voici :



mercredi 5 août 2009

[Réveille Matin] Pavement - Fillmore Jive

Bonjour à tous ! Ce matin, la seconde partie du diptyque de l'extrême lassitude entamé hier, avec cette chanson de Pavement (le groupe de rock indé américain le plus cool du monde des années 90), issue de l'album Crooked Rain, Crooked Rain (1994), et qui met en scène un Stephen Malkmus embrumé, dans les vappes, en chemin vers son pieu et qui n'en peut tellement plus qu'il finit par hurler sa complainte : "I need to sleep."

J'aiii b'soin d'dormiiiiiiir !



Je vous enjoins à retenir ces paroles et à les hurler de temps à autres, lorsque vous vous sentirez au bout du rouleau. C'est mon mot d'ordre quotidien, mon crédo, mon drapeau.

mardi 4 août 2009

[Fallait que ça sorte] Lou Reed - Sally can't dance (1974)


Sally can't dance est bidon et fastidieux. S'il avait été fait comme il fallait...

Lou Reed

Il y a quelques semaines, Emilien m'a dit "il faudra un jour que tu m'expliques pourquoi tu aimes Sally can't dance..." et ce jour est venu, alors sans vous lasser avec de pompeuses formules, je vais vous le dire du but en blanc : Lou, tout méthédriné notoire qu'il était, cynique, hautain et imbu de lui-même, était clairvoyant comme peu d'artistes ont pu l'être dans les années 70. Il est vrai que celui auquel on pense automatiquement dans ces cas-là, l'exemple même de la clairvoyance seventies, c'est David Bowie. Or, de mon point de vue, la collaboration entre Bowie et Lou sur le second album de ce dernier (Transformer, 1972), salutaire pour la notoriété de Lou, n'est rien de plus qu'une fausse note sur la partition que Lou a tant bien que mal rédigée entre la fin du Velvet Underground et disons, l'album The Bells (sorti en 1979), une fausse note parce que si Transformer était plutôt réussi, ça n'était que Lou essayant le costume de Bowie, un costume trop grand pour lui et qu'il s'est empressé de découper avec de grands ciseaux dès Berlin (1973, l'album précédant Sally).
La clairvoyance de Bowie a fait de lui ce qu'il cherchait à être : un messie pop, une icône, une popstar de tous les diables, et c'est tant mieux pour lui, mais je pense que ça n'a jamais été l'ambition de Lou (il est d'ailleurs terrible de constater qu'il n'est presque connu de sa carrière solo que les singles issus de Transformer).

Ce que Lou voulait, lui seul le sait, mais il n'est pas interdit de se laisser aller à des supputations. S'il avait voulu le succès avant tout (et je ne prétends pas qu'il n'a jamais apprécié le succès lorsqu'il l'a connu), il lui aurait sans doute suffit de vivre sur ses acquis en refaisant Transformer, ou plus tard en refaisant Sally, et pourtant sa carrière est un gigantesque circuit de montagnes russes sur lequel les échecs succèdent toujours directement aux échecs. La plus grande probabilité, c'est que la popularité aveugle ne sied pas à Lou, qui lui préfère un statut d'outsider culte et auréolé de cojones artistiques et d'un cynisme au-dela de tout. D'où Sally Can't Dance.

Berlin étant un lamentable échec (Lou ne digèrera jamais cet état de fait, et ça n'est pas pour rien qu'est sorti l'année dernière dans toutes les bonnes salles obscures un concert filmé par Julian Schnabel reprenant l'intégralité de Berlin : comme beaucoup de grands disques injustement boudés à leur sortie, Berlin est resorti de sa tombe et a acquis un statut de "meilleur album de Lou Reed" impensable en 1974), et Lou étant en instance de divorce d'avec sa femme Betty, il avait à la fois besoin d'argent et de renouer avec le succès, et c'est pourquoi 1974 fut l'année la plus rentable de sa carrière. En février sortit Rock'n Roll Animal, le premier album live de Lou, enregistré pendant la tournée de l'hiver précédent, et extrêmement aguicheur envers le public avide de heavy rock (Lou avait débauché la paire de guitaristes du Alice Cooper Band pour la tournée, ce qui s'entend dès les premières notes de Sweet Jane). Atteignant la 45è place dans les charts (Berlin avait aterri à la 98è), ce disque est le véritable coup commercial de Lou, cette année-là, et malgré tout le mal que l'on peut dire du mauvais goût compilé ici, il n'en reste pas moins que le live ne manque pas d'énergie, mettant en avant un Lou complètement ravagé par la drogue, famélique, cadavérique, péroxydé et jouant encore sur son ambivalence sexuelle, comme vous pouvez vous en rendre compte par vous-même sur Ride, Sally, ride, la chanson qui ouvre Sally, jouée ici sur la tournée Rock'n Roll Animal :



En Août, Lou se retrouve en studio avec Steve Katz (le guitariste de Blood, Sweat and Tears) et un musicien de studio, Michael Fonfara (les plus curieux seront contents d'apprendre que Doug Yule, ex-Velvet, fit sa réapparition aux côtés de Lou lors des sessions de Sally), et enregistre un album qui n'aura rien à voir avec ses trois précédents enregistrements.



Sally Can't Dance

Tout d'abord, exit la mythification du mouvement gay undergound propre à Transformer. Sur la chanson-titre, Lou chante Sally, cette fille de St Mark's Place (une rue de l'East Village, notamment célèbre pour sa fréquentation douteuse et aussi pour avoir vu ses numéros 96 et 98 figurer sur la pochette du Physical Graffiti de Led Zeppelin), symbole de la décadence new-yorkaise à la fin des années soixante (la même que Lou portait aux nues sur Transformer). Sally, cette fille louche et cool en bout de course, c'est à la fois les années soixante, tous les personnages de Lou depuis les débuts du Velvet et Lou lui-même. Usé par la drogue, l'alcool et surtout par son rapport à la critique, il semble se livrer en martyr de la Grande Cause du Cool Sale, lui qui vit les paroles de ses chansons depuis bientôt dix années.



Animal Language

La rupture d'avec Berlin se fait presque d'entrée de jeu. Le ton est nettement moins sérieux, les chansons moins sordides, et la production lorgne clairement vers le rock'n roll le plus facile à vendre (on entend même des guitares "lap-steel" sur Ride, Sally Ride, chose assez inhabituelle dans la musique de Lou, mais très en vogue au milieu des années 70 à la radio au sein du mélange bouillonant que forment rock'n roll et country music - on peut citer des groupes comme le Marshall Tucker Band, Neil Young & Crazy Horse ou encore Creedence Clearwater Revival). D'ailleurs, Sally Can't Dance est à ce jour le plus grand succès commercial de Lou, puisque l'album est le seul à avoir atteint le Top Ten américain (numéro 10 des charts). Le swing naturel des chansons, et l'emballage dans lequel elles sont vendues sont responsables de ce succès, mais loin de crier "Vendu!" il faut se pencher sur ce que dit Lou tout au long de l'album. Sur Animal Language, par exemple, chanson surchargée de cuivres, de choeurs piqués à la soul music et de guitares quasiment hard rock, Lou conte l'histoire d'un chien et d'un chat mal embouchés, qui finissent par être séparés par un type en sueur et qui en arrivent à se shooter avec la sueur du gros type. Bon, évidemment, si on s'arrête là et qu'on ne garde que les "And he said bow wow" et les "And she said Oooooh Ow... Meeeeowwww" du refrain, on peut prendre l'auteur pour un demeuré, mais comme disait Lou à Lester Bangs :
"Animal Language" n'a rien d'évident. Qui sont les animaux d'après toi ? [...] Qui est le chien, qui est le chat, qui sont ces animaux à ce point bousillés qu'ils doivent se shooter la sueur de quelqu'un d'autre pour décoller ?
Les suppositions sont ouvertes : le chat pourrait être Lou et le chien Bowie et dans ce cas le gros type est le public, dont la sueur est le seul truc qui fasse encore décoller ces animaux déglingués (Lou n'est-il pas un Rock'n Roll ANIMAL, après tout ? Et Bowie ne portait-il pas des attributs canins au dos de la pochette de Diamond Dogs ?). Ou bien le chat est le public, et le chien la critique, tous deux se shootant à la sueur (Lou et ses histoires cradingues) du gros type (la société) pour s'extraire de leurs vies de loosers. Allez, encore une hypothèse et je vous laisse tranquille, mais ET SI les animaux n'étaient que la nouvelle garde punk new yorkaise (les New York Dolls, notamment, que Lou fustige plus loin avec les paroles de NY Stars), et que le gros type n'était qu'une représentation des Pères de ce genre musical (Lou en particulier) et la barrière séparant le chien (David Johansen, chanteur canidé des NY Dolls) du chat (les ados en mal de décadence) serait alors celle caractérisée par la carrière des ainés comme Lou. Je vous avoue que même si Lou n'avait rien voulu sous-entendre, j'aurais trouvé la chanson foutrement réussie, et en partie grâce à ces paroles débilitantes, tant il est vrai que faire aboyer les fans qui veulent chanter les chansons de Lou est une réussite en soi.



Billy

Le break avec Rock'n Roll Animal se fait avec Billy, balade guitare-voix clôturant l'album, avec pour seul arrangement un saxophone, et un texte assez peu classique pour Lou dont le registre habituel ne comprend pas vraiment de diatribes anti-Vietnam (celle-ci est cependant à mille lieues des classiques protest songs à la Fortunate son, par exemple, et pose d'avantage la question du bon grain ou de l'ivraie lequel vaut mieux : "Billy was a good friend of mine [...] / And now I often wonder which one of us was the fool").

En rompant avec ses précédents essais, Lou ne garde pas moins la tête froide de celui qui se bâtit une carrière de râleur notoire, de parrain punk et de voix de l'underground (qu'elle soit élogieuse ou pas). Loin d'être simplement "commercial," Sally est un album brillant qui sait parfaitement où il va, malgré ce que Lou pourra avoir à redire de sa production, et n'est que l'un des maillons de la toile discontinue tracée par son auteur pendant les années 70 - le disque suivant, Metal Machine Music, remettra tous les compteurs à zéro. Il mérite le succès qu'il a connu, ainsi que votre attention (renouvelée, possiblement), mes amis.



Joe

[Réveille Matin] Dominique A - Fatigué

Bonjour à tous ! Ce matin, une chanson de circonstance, puisqu'il s'agit d'une complainte douce et lasse, chantée par Dominique A sur le disque bonus ("La Matière") proposé en complément de son dernier album, "La Musique", sorti il y a quelques semaines.

Considérez ce fatigué matinal comme le premier volet d'un diptyque consacré au moment bleu du matin, juste avant l'Aube, lorsque la nuit blanche s'apprête à revoir le jour. La suite arrive demain, donc. En attendant, reposez-vous, et faites une grasse matinée, vous l'avez méritée (je sais que j'en ferai une, en tout cas).

lundi 3 août 2009

[Réveille Matin] St. Vincent - Laughing With a Mouth of Blood

Joe a beau être réticent sur le sujet et faire sa mauvaise tête, on ne m'ôtera pas de l'idée que la formidable Annie Clark, plus connue sous le pseudo St. Vincent, a sorti ce qui est sans aucun doute l'un des meilleurs albums de l'année avec Actor. En ces temps de vache maigre et de synthés venus des confins de l'horreur, elle offre une musique pop décalée, étrange mais efficace, brassage d'influences diverses mais digérées, dieu merci. Alors pour ce réveil-matin, je voulais clairement la réhabiliter sur ce blog qui lui a tant fait de mal, et vous inviter plus que cordialement (oui, bien plus que ça) à vous pencher à nouveau sur son petit chef d'oeuvre, oui, voilà, c'est dit. Et si vous n'avez pas le temps, parce que c'est lundi, parce que vous avez mieux à faire ou parce que la plage vous appelle, alors jetez au moins une oreille à Laughing With a Mouth of Blood. Guitare lumineuse, mélodie qui virevolte, petits sons électroniques tout doux, voix délicate : je ne vois pas vraiment ce qu'il y a de mieux pour commencer la journée. A part écouter tout l'album de St. Vincent bien sûr.


Vous pouvez écouter le morceau dans le player à votre gauche, ou tout simplement ci-dessous :

dimanche 2 août 2009

[Fallait que ça sorte] L'été des oubliés : "Now it's your turn..." (The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.) - pt. 2

"Now it's your turn"
ou, The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.
(deuxième partie)

On aurait pu s'arrêter là. On aurait pu conclure en disant "après deux singles fédérateurs, le groupe a encore sorti des choses qui eurent bien moins d'impact jusqu'à sa séparation en 1981". Beaucoup de gens seraient prêts à faire ça, mais pourtant, ce qui suit est tout aussi passionnant, si ce n'est plus, que les deux premiers singles. Si la suite de l'histoire des Desperate Bicycles est moins marquante d'un point de vue historique, elle reste surtout incroyablement surprenante musicalement : derrière les garçons qui faisaient des petits morceaux pro-DIY, il y avait aussi de redoutables compositeurs, ce dont personne ne semble tenir compte aujourd'hui. On est face à la partie méconnue des Desperate Bicycles. Qui est un groupe inconnu, ce qui n'arrange rien.

1978 : You don't need skill, just the desire



The Medium was Tedium a eu un impact encore plus fort que Smokescreen dans les milieux londoniens. Des musiciens comme les membres de Scritti Politti formeront leur groupe après avoir écouté l'appel du groupe, et diront en interview "Ce sont les Desperate Bicycles qui nous ont donné la motivation [de faire un album] en disant 'si vous voulez faire une démo, pourquoi pas s'occuper de tout le processus et faire directement un album?' ". Les 1000 exemplaires pressés se sont vendus en une semaine, permettant au groupe, avec l'argent amassé, de presser pas moins de 2500 exemplaires de chacun des 2 singles et d'acheter un peu d'équipement pour répéter. A peu près au même moment, ils reçoivent un coup de téléphone venu de Liverpool : on leur demande si ils veulent bien faire un concert en janvier 1978. Danny est surpris : "On avait jamais pensé faire des concerts, notre but était juste de faire et vendre notre musique, cette proposition est venue de nulle part. Nous étions terrifiés, nous n'avions que deux chansons". Ils sont donc obligés de faire une chose qu'ils avaient peu faite jusque là : répéter, et cela dans une salle de répétition qu'ils ont du se construire près de chez eux, en mettant des boites d'oeufs sur les murs pour se préparer pour ce concert, leur premier. "On avait deux singles, mais on ne savait pas les jouer en live. Il a fallu les réapprendre et écrire de nouvelles choses. C'est de là que sont venues les chansons de New Cross, New Cross" explique Danny. Ainsi, ils répètent et composent sans relâche pendant 3 mois, et les voilà finalement prêts, au réveillon, pour faire leur premier concert, qui "était notre meilleur. Une demi-heure qu'on avait travaillée pendant 3 mois. Toutes la pression s'est échappée sur scène. C'était incroyable". Ces nouveaux morceaux faits pour la scène, ils sortiront finalement en un e.p. 6 titres, en mai 1978.



New Cross, New Cross

(I Make The) Product

New Cross, c'est un quartier au sud-est de Londres où habitaient les membres du groupe. Ce retour du quartier dans le titre de cet e.p. montre bien la direction que prend le groupe à partir de là. Ne pouvant rester à hurler "faites un groupe!" tout le temps, le propos s'élargit et The Desperate Bicycles apparaît soudain comme un groupe plus social, qui met en musique une certaine détresse de la jeunesse ouvrière (écoutez le morceau "(I Make The) Product" et son refrain "I make the product/I am the product/I use the product/I hate the product"), plus proche donc en soi du mouvement punk. Mais les Desperate Bicycles se distinguent là encore par un propos qui se veut plus descriptif que braillard, plus amical que belliqueux sans perdre de vue un certain humour noir très anglais. Musicalement, on remarquera tout de suite qu'il n'y a pas d'orgue dans ces morceaux, mais plus de guitare ; on est de retour dans un rock sec, plus moderne, plus tranchant, plus punk d'une certaine manière. Et le résultat de cette nouvelle direction est tout à fait réussi, parce que le groupe n'a pas perdu sa dimension pop en chemin. Mélodies sautillantes sur le très drôle "The Housewife Song" avec ses "ooh-ba-ooh-ba-ooh-ba!", ou le très pop "Cars" dont le piano final est doucement psychédélique, on réalise soudain que si ces personnes ont réussi à faire deux singles brillants sans répéter, c'est qu'ils n'étaient pas totalement manchots. Les rythmes sont rapides, les parties de guitares et de basse plus sophistiquées (pour preuve le très ironique "Holidays"), les suites d'accords parfois un peu tordues sur le sombre "Paradise Lost" : c'est d'une efficacité démentielle. C'est du post-punk qui n'a pas écouté de punk mais plutôt de la pop.


(Advice On Arrest)

Sans doute le tube de l'album, "Advice on Arrest" est une petite perle de punk doux qui cherche à se rendre utile, c'est presque une annonce d'intérêt général mise en musique. D'abord, un couplet ultra efficace et ironique qui lance des phrases telles que "I've got nothing to fear! (ear-ear-ear)/Never seen the SPG! (la Special Patrol Group, sorte de CRS anglais à la mauvaise réputation, chargés de combattre les "désordres publics", remplacés depuis par le TSG) (g-g-g) /We've got democracy! (cy-cy-cy!)", symbolisant formidablement ce je-m'en-foutisme optimiste de base qu'on côtoie beaucoup chez les jeunes. Mais à ça, les Desperate Bicycles répondent par un refrain enflammé et dont les paroles parlent d'elles-même : "shout out your name/take all their numbers/make witnesses for your defence!/at the station they will search you/and make a list of your belongings/don't sign for something you don't own!/at the station there'll be questions/don't answer, see a lawyer first/don't make a written statement without legal advice!". C'est bel et bien un mode d'emploi sur ce qu'il faut faire en cas d'arrestation, tout simplement, des conseils donnés à tous pour éviter d'avoir des problèmes. Une telle foi en la musique, en sa fonction sociale et d'utilité publique, est quelque chose de si rare et de si naïf que le morceau en devient encore plus fort, quand les chœurs semblent mettre toutes leurs tripes à dire ça, les trois accords passant en boucle avec une tension épique, avec un petit clavier en plus à la fin qui appuie la force du morceau. C'est un cri, un appel, une main tendue avec une bonté folle : après vous avoir conseillé de former un groupe et expliqué comment, les Desperate Bicycles vous aident à ne pas avoir d'ennuis avec la police. En se plaçant avec l'auditeur, non pas dans une opposition frontale à la société, mais dans une volonté d'alternative et d'aide, le groupe en devient plus attachant que tout. Ce sont vos amis. Ils savent des choses qui pourraient vous aider, alors ils vous les chantent. N'est-ce pas un usage brillant de la musique?

Et pour que cet e.p. soit disponible pour tout le monde, regardez le tarif, il est écrit en gros sur la pochette, avec un "Maximum Retail Price" : 70 pence. Prix ridicule. Même pas une livre. The Desperate Bicycles ne sont pas là pour l'argent, ils font ça par amour de la musique, de l'indépendance, et parce qu'ils ont quelque chose à dire. Un exemple.


(Smokescreen - Peel Session)

Cet e.p. couronne le moment où le groupe est à son apogée au niveau de la popularité. Ils font des concerts assez régulièrement, dont un contre le racisme avec Sham 69 organisé par l'association très à la mode Rock Against Racism. En Juillet 1978, ils ont même l'honneur de faire une Peel Session. Il faut dire que Peel était une véritable institution à l'époque avec son emission quotidienne à la BBC, passant les dernières nouvautés et les démos que lui envoyaient des groupes inconnus. Son rôle dans toute la période du punk et du post-punk a véritablement été déterminant et fait apparaître des tas de groupes. Pour les Desperate Bicycles, Peel avait passé leurs singles à la radio plusieurs fois et ses auditeurs avaient placé "Smokescreen" 6ème de son top des meilleures chansons de 1977, devant Neil Young, les Clash et les Sex Pistols ! Durant leur Peel session, ils jouèrent Smokescreen, mais surtout trois nouveaux morceaux. Dans ce contexte live, mais avec un très bon son, les Desperate Bicycles sonnent presque comme un groupe différent et beaucoup plus moderne : la version plus lente et limite disco de "Smokescreen" est très surprenante, presque new wave mais assez dansante ! Ils profitent de l'occasion pour jouer aussi un morceau, Skill, qui est sur le tout nouveau single qu'ils ont justement sorti en ce mois de Juillet 1978, et qui sera peut être leur single le plus abouti : le très très grand Occupied Territory.


Occupied Territory

(Occupied Territory)

C'est avec ce single que les Desperate Bicycles iront le plus loin dans la composition et se placeront dans le sillon de grands groupes pop anglais des 60's, faisant de Danny un genre de Syd Barret plus soft, avec l'ambitieux morceau-titre, composé en plusieurs parties, et cela malgré le fait que le groupe y critique justement tout cette nostalgie des 60's. Ça débute par de très beaux arpèges de guitares accompagnés par des bruits d'oiseaux, où Danny chante d'une manière fluette "you must remember those little blue song bands (...) surely you recall those times in swinging london", et puis soudain, ça devient un lent morceau rock qui semble venir d'une radio tant le son est pourri, souvenir de ces années 60 qui semblent déjà loin, du temps où on rêvait d'Amérique, cet "American Dream" avec le rock & roll pour oublier qu'on était né à Liverpool, comme une réminiscence du passé. Et puis la douce guitare revient, et Danny nous rappelle à l'ordre : "Things ain't what they used to be/it's been like that for many years/fight against this forced nostalgia/for all are phony yesterdays!" avant que le morceau ne s'emballe dans un final brillant et rock durant lequel un choeur masculin nous répète "occupied territory!" en boucle sur des solos foutraques, un fade concluant finalement ce morceau génial et efficace. Car c'est cela la phrase clé : "notre mémoire est un territoire occupé", nous sommes obsédés par une nostalgie collective qui ne nous appartient pas, le contrôle général dont a toujours parlé le groupe se place même au niveau de notre mémoire, nous forçant à un passéisme stérile, le regret d'une époque qu'on n'a de toute façon pas connue et qu'on reconstruit aujourd'hui dans nos têtes. Le groupe dit qu'il faut arrêter ça, "let's get set on our own marks", le présent, rien que le présent. Ce n'est là encore qu'une extension du message de base du groupe, qui est celui d'être libre, et de tout refaire soi même, sans se soucier de rien. Oui, les choses ne sont pas comme avant, alors dans ce cas là, autant fabriquer soi même sa nostalgie. Et plus tard, vous aurez votre passé, qui sera légitime, qui sera vraiment à vous. Finalement, c'est un peu tout le post-punk qui semble apparaître dans ces phrases, c'est presque le sentiment de tout le mouvement qui est décrit : tout est à faire, alors faites-le. Un sentiment qui n'a rien perdu de sa pertinence aujourd'hui, et il serait d'ailleurs bon de se le répéter plus souvent, et il faudrait rappeler à tout ces musiciens dont les albums sont autant d'oraisons funèbres à un rock d'anthologie dont on sait pertinemment qu'il ne reviendra jamais, victimes d'un mal bien commun : la glorification creuse et béate des sixties, sans rien inventer. Que ce soit dans le propos ou dans sa réalisation, Occupied Territory est peut-être le meilleur morceau du groupe.


(Skill)

Mons marquant, forcement, bien qu'étonnement post-punk par rapport au complexe morceau-titre, "Skill" est une sorte de version plus new wave de "The Medium Was Tedium" au niveau du thème ("you don't need skill, just the desire/the desire to do what you believe in"), et est un mini tube bien agréable qui sert de face-b parfaite à ce single de génie. Batterie qui fonce, guitares efficaces et parfois un peu bizarres, peu à peu, la nouvelle direction du groupe se dessine doucement, et elle se prolongera en 1979...

Avec la Peel Session et ces deux disques, le groupe augmente encore un peu plus sa popularité et a même droit à un article dans le NME avec une petite interview en octobre 1978. Dans celle-ci, Danny et Nicky expliquent que leurs singles circulent et ne restent pas uniquement dans la communauté rock Londonienne : "On ne veut pas vraiment distribuer plus largement notre musique, ça impliquerait des choses comme avoir un manager et faire de la publicité. On ne nous fait aucune publicité, et pourtant tout se passe bien, nos disques circulent. Des gens les ont vus à Paris, à Amsterdam, à San Fransisco. Même au HMV! [grand magasin de disque londonnien] Ça a été notre plus grande percée!". Et de rappeler leur philosophie :

"Nous ne vivons pas grâce au groupe. Mais, d'une certaine manière, ça nous a aidé à rester indépendants. Nous avons toujours eu d'autres boulots à coté. Pour nous, c'est vraiment important d'être indépendants. Nous avons crée un support, aussi petit qu'il soit, et nous contrôlons notre musique et ce que nous voulons faire. Quand vous êtes à l'école, on vous répète tout le temps que c'est très difficile de faire des choses - et à la fin, vous y croyez. L'obstacle le plus dur à franchir, c'est tout simplement de réussir à croire que vous avez encore assez de contrôle sur votre vie, et que vous pouvez faire ce que vous voulez."




(la troisième et dernière partie sur les années 1979 et 1980 du groupe, très bientôt)

Si vous souhaitez relire la première partie, c'est ici.

Emilien.

[45 Tours] Wire - Heartbeat

D'abord une guitare, douce, jouant deux accords très simples. Il n'y en aura pas d'autres dans tout le morceau, deux accords majeurs simples et lumineux suffiront. La basse arrive rapidement, régulière. Le morceau s'appelle "Heartbeat". La grosse caisse tape de deux coups secs, comme des battements. Ça pourrait être risible, mais c'est trop intrigant. Tout est calme et une voix apaisée sort de là : "I'm sublime, I'm sublime", on sent que le son monte, et puis non, le souffle redescend. Dans le fond, une sorte de flûte très lointaine et noyée dans la reverb marque un rythme lointain. "I am mezmerized by my own beat/Like a heartbeat". La phrase en boucle. "Like a heartbeat". La batterie qui se lance, métronomique, le rythme, la montée, la guitare qui joue de plus en plus fort mais sans devenir violente, la basse qui augmente de volume, le tout est inchangé mais sur presque rien le morceau se lance, la mélodie reste en tête, ça avance et puis ça redescend, lentement, la grosse caisse refait les battements. La voix devient un murmure. La basse, un grondement lointain. Derniers coups. Fin.





Qui d'autre que Wire aurait pu faire un tel morceau? En 3m17, ils réussissent deux prouesses. Tout d'abord faire une chanson étrangement pop sans couplet ni refrain, une chanson répétitive mais qui ne lasse pas sur laquelle Colin Newman chante mieux que jamais. Et puis surtout, ils font ce qu'on pourrait appeler un anti-climax, qui est pourtant l'un des climax les plus géniaux de l'histoire du rock. Cette montée sur laquelle repose tout le morceau, elle n'explosera jamais, elle ne sera jamais accentuée par un changement dans ce qui est joué à la guitare ou la basse, elle n'entraînera aucun sentiment fort ou aucune détresse. Aucune fin grandiloquente, le morceau poursuivra son chemin avec la régularité d'un battement de cœur, dans une ambiance de plénitude totalement unique et mystérieuse. Cette montée ne sera qu'une variation de l'intensité du battement, mais qui ne remettra rien en cause. En soi, tout le morceau est dit dès sa première minute, et c'est pourtant fascinant à entendre. Tout comme il est fascinant de réécouter leur trilogie Pink Flag/Chairs Missing (dont ce morceau est tiré)/154 (sortis de 1977 à 1979) et de se rendre compte que ces types là, trop arty pour le punk et trop rusés pour la pop, ont crée ce que le post-punk a de plus génial, de plus original, de plus intemporel. Ne pas écouter ces albums, c'est rater un pan de la musique moderne.


Pour vous en convaincre, je vous propose d'écouter le morceau dont je parle, qui n'est certes pas le plus flamboyant de Chairs Missing, mais un de mes préférés tout de même (avec le tueur Mercy), non seulement dans sa version originale dans le player sur votre gauche, mais surtout dans une version live absolument démente :



Emilien.