C'est entendu.

vendredi 31 juillet 2009

[Fallait que ça sorte] L'été des oubliés : "Now it's your turn..." (The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.) - pt. 1

"Now it's your turn"
ou, The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.
(première partie)


Quand vous jouiez du rock dans votre garage avec des amis durant les années 70, en Angleterre ou ailleurs, l'idée même d'aller un jour en studio et de sortir un single semblait être un genre de rêve très éloigné, possible uniquement pour les groupes signés sur ces choses stables que sont les labels. Et même quand le punk est bruyamment apparu en Angleterre à partir de 1976, rien ne changeât pour autant : on dira ce qu'on voudra sur les Sex Pistols, mais ils n'ont sorti leur premier single, Anarchy in the U.K. qu'une fois signés chez EMI. La liberté était partout, mais pas pour l'enregistrement ; certains musiciens étaient même persuadés que seul un label pouvait louer un studio d'enregistrement. En fait, on ne se posait même pas la question.

Il aura fallu que les anglais des Buzzcocks y répondent d'eux même le 28 Décembre 1976, quand ils allèrent eux-même en studio, sans label ni rien, en empruntant 500 livres à des amis, pour enregistrer et mixer 4 titres en 5 heures. Quand ils sortirent le résultat le 27 janvier 1977 sous la forme d'un E.P. brûlant, nommé Spiral Scratch, ils venaient de faire l'un des premiers disques auto-produits du punk, sorti sur leur propre label, New Hormones. Comme l'explique très bien Simon Reynolds dans son livre Rip It Up and Start Again, Spiral Scratch était absolument révolutionnaire, car c'était la preuve que non seulement n'importe qui pouvait faire un groupe, mais qu'à partir de là, on pouvait sortir aussi un single soi-même. Et si des labels avaient déjà été indépendants avant (Sun dans les 50's par exemple - bien que ces labels étaient soutenus par des majors), ou si des groupes avaient déjà pressé eux-même leurs singles (le groupe punk australien The Saint l'a fait déjà en septembre 1976), c'est tout de même Spiral Scratch qui est rentré dans l'histoire. Devenu aujourd'hui un classique du punk, avec des morceaux cultes comme "Boredom" (et son fameux solo de 2 notes qui exprime très bien l'ennui), il s'est alors très bien vendu, les 1000 premières copies partant à une vitesse folle avant d'atteindre les 16000 exemplaires avec les rééditions, montrant à des tas de gamins que c'était finalement possible.

Est-ce que Danny Wigley faisait partie de ces gens qui ont soudain senti que le tabou de l'enregistrement était tombé? Peut être. Il n'empêche qu'après les Buzzcocks, qui signeront sur une major peu de temps après (laissant leur label en sommeil pour sortir des petits albums indépendants de temps en temps), il poussera l'expérience de l'indépendance totale beaucoup plus loin en fondant un groupe injustement méconnu, mais qui désire le rester : The Desperate Bicycles.


(la seule et unique photo des Desperate Bicycles, prise quelque part entre 1977 et 1978)


1977 : It Was Easy, It Was Cheap, Go And Do It!

Fondé en Mars 1977 autour de Danny Wigley, chargé du chant et de la composition, The Desperate Bicycles était un groupe aux ambitions d'une modestie et d'une naïveté totale : "L'idée, c'était juste 'faisons un disque' " explique Danny, "Nous n'y avions pas vraiment réfléchi. Nous n'avons jamais pensé que nous vendrions des exemplaires. On a juste regroupé l'argent de nos vacances et avons fait le disque. Tout est venu après. C'était l'idée, vraiment. Si nous y avions pensé avant, nous ne l'aurions pas fait". A partir de ça, il fonde rapidement ce petit groupe autour de membres très amateurs : Nicky Stephens aux claviers (qu'il rencontre pour la première fois en allant enregistrer le premier single, et la seconde fois en enregistrant le second!) et son frère Roger Stephens à la basse, avec un guitariste et un batteur inconnus. L'idée est simple : aller en studio, faire un single, le sortir sur un label indépendant créé par le groupe. Pour cela, ils ne répètent même pas : "On avait pas le temps", explique Nicky Stevens, "Roger a acheté une basse et a réservé un studio. On avait donc une échéance. C'est aussi un peu pour ça qu'on s'appelle les Desperate Bicycles. On avait quasiment pas d'équipement, juste cette basse et un ampli. Les autres instruments sont venus avec le studio." Entrant donc en studio très rapidement, ils y enregistrèrent deux morceaux en trois heures, pour ce qui est devenu un single classique et foutraque :


Smokescreen / Handlebars

(Smokescreen)

Sorti le 23 avril 1977, voilà un bien étrange single, un peu paumé au milieu de la production de l'époque. Publié sur leur propre label Refill Records, il contient deux morceaux qui sont à la suite sur la face A, et il dure 3 minutes en tout, avec une pochette toute simple, sans aucune information sur le groupe ou les membres, sorti à 500 exemplaires, le tout pour un prix total tout compris (enregistrement, pressage et pochette) de 153 livres. Et pourtant, malgré ce postulat de départ maigre, ce single est un classique de l'amateurisme. Musicalement, on ne sait pas trop où on se trouve. Le morceau "Smokescreen" débute par un "1, 2, 3, 4!" ahuri avant de démarrer dans une ambiance un peu 60's franchement étonnante, impression due principalement au son d'orgue cheap rappelant certains groupes garage comme les Seeds. A la guitare et la basse, noyées dans le mix un peu crade, ça joue un peu n'importe quoi avec quelques accords tous simples sur un groove binaire très primaire. L'orgue lui n'hésite pas à lancer des suites d'accords étonnantes, presque inattendues. Au milieu de tout ça, Danny Wigley chante de sa voix aiguë des trucs comme "Bringing good news on the fast train!", accompagné parfois des chœurs terriblement efficaces. Et au milieu de ce bazar rock, c'est un véritable petit tube parfait qui apparaît. Parce que le groupe était amateur mais cherchait quand même à faire du rock, et ne contenait pas de recracher tout le dégout du monde comme chez les punks. Il y a au contraire une énergie tout à fait juvénile ici qui est réjouissante. Ils ne chantent pas l'anarchie, l'ennui ou la contestation : ils mettent toute leur énergie dans ce qu'ils font, ce qui est pour eux le combat ultime - la musique. Et quand, sur le morceau "Handlebars", qu'on imagine improvisé et fait rapidement en studio pour finir le single, le groupe joue de plus en plus vite des notes au hasard pendant que le chanteur lance des mots au hasard, il y a un processus de désacralisation de la musique qui ne peut qu'inspirer l'auditeur. Et d'ailleurs, à la fin de ce morceau, une voix nous lance, à nous, auditeur lambda, le mot d'ordre ultime, l'injonction do-it-yourself parfaite : "It was easy, it was cheap, go and do it!". Tout Desperate Bicycles est là, dans ce dernier appel à prendre des instruments.


(Handlebars)

Ce single, Roger et Danny ont essayés de le promouvoir là où ils pouvaient, dans des boutiques à la mode à Londres, comme Rough Trade par exemple. Au bout de 2 mois, les 500 exemplaires étaient vendus, et le groupe avait un bénéfice total de 210 livres. Avec cet argent, ils ont pressé 1000 exemplaires de plus du même single, qui s'est vendu en une quinzaine de jours. Entre temps, le guitariste et le batteur qui n'avaient pas de noms avaient quitté le groupe, laissant la place à la batterie à un jeune garçon de 14 ans, Dave Papworth. Danny : "Je l'ai rencontré alors que je m'occupais de l'entretien à Barkin, dans l'Essex. Je crois que la première fois qu'il a joué un vrai kit de batterie, c'est lorsque nous sommes rentrés en studio". Avec l'argent du second pressage de Smokescreen et un nouveau batteur, le groupe était donc prêt à retourner en studio, trois mois plus tard, tout aussi peu préparés pour un nouveau single d'anthologie, qui est sorti le 19 Juillet 1977.


The Medium Was Tedium / Don't Back The Front
(The Medium Was Tedium)

C'est plus que deux morceaux qui sont sortis de cette deuxième session d'enregistrement : ce sont deux hymnes ultimes. The Medium Was Tedium, avec son ambiance pop qui s'approche du tube parfait, ses percussions à la Moe Tucker, et ses chœurs faits par des amis du groupe est sans doute l'un des instants les plus mémorables de l'histoire du groupe. Ici, le motto "It was easy, it was cheap, go and do it!" devient le refrain d'un morceau dont les paroles en elles même sont claires . Vous vivez dans un monde laid, bouffé par la publicité et le travail terne. A partir de là vous avez le choix, l'accepter ou le rejeter ; "You can eat industrial waste if you can stand the taste". Mais même si ce qui vous entoure vous dégoûte, le message de Desperate Bicycles ne tombe jamais dans un no future pseudo-nihiliste, au contraire, Danny hurle "it's a negative point of view, and I bet you've got it too". La solution? Faire un groupe, parce que c'est possible. Toute la force naïve du groupe se révèle dans des phrases comme "The light has changed from red, and now it's green instead" ou le merveilleux "I keep of telling people that they're capable to/They don't want to believe me and their inches are few/All are insecure", scandée avec une conviction absolue. Parce que oui, c'est la musique qui peut vous sortir de ça, de l'intimidation générale, il vous suffit de former un groupe, et les Desperate Bicycles en sont la preuve vivante, ils montrent le chemin, ils vous ouvrent toutes les portes, et ils vous hurlent finalement "If you can understand, GO AND JOIN A BAND". Le morceau n'est que ça : un cri explicite à monter des groupes dans des sociétés déshumanisés.


(Don't Back The Front)

Sur
Don't Back The Front, sur un orgue souriant et avec une grosse ligne de basse baveuse, vous avez même le mode d'emploi ("Tune it/Count it/Let it blast/Cut it/Press it/Distribute it") et les slogans qui vont avec: "No more time for spectating" ou encore "Xerox music's here at last!", en référence à cette société qui vend des photocopieuses, phrase non pas ironique mais pleine de joie. Et derrière la simple revendication Do-It-Yourself, il y a comme un aspect social qui se dessine en creux, la description d'une certaine misère abrutissante, quotidienne pour des tas de jeunes dans l'Angleterre dans la fin des 70's, contre laquelle le seul antidote semble être cette nouvelle indépendance artistique, révolutionnaire à sa façon ("Organize to break that power!"), sorte de havre de liberté auquel chacun peut accéder plutôt que de s'abrutir devant la télévision. En cela, ces deux morceaux efficaces, et bien plus sophistiqués que leur esthétique semble le montrer, sont des indispensables, et des repères éclatants dans la chronologie de la musique indépendante : c'est véritablement avec ce deuxième single que le groupe marque les esprits.

Sorte de manifeste, la pochette arrière du single poursuit le travail d'évangile D.I.Y. du groupe. Après la traditionnelle description du line-up et un hilarant "SLIGHTLY STEREO", on a le droit à une liste de gens, qui ont été les premiers achetés à acheter Smokescreen et que le groupe remercie, mais surtout à un texte qui décrit le groupe avec une précision désarmante et appelle les auditeurs à former leur groupe, au cas où ils n'auraient toujours pas compris. C'est absolument génial à lire, très drôle, mais c'est aussi une source d'inspiration, parce que ce qu'ils chantent et écrivent est toujours valable de nos jours. Et l'auditeur, même 30 ans après, d'être toujours pris à parti par ces quelques phrases :

"Ils chantent 'Ce n'est plus l'heure d'être spectateur', et, qui sait? Ils ont peut-être raison. Ils aimeraient vraiment savoir pourquoi vous n'avez pas encore fait votre single..."


(la seconde partie, sur l'année 1978, dans les jours qui viennent!)

Emilien.

[Réveille Matin] Eels - Prizefighter

Il a quasiment inventé l'indie-pop moderne avec tout ses délicieux albums depuis 1994, du moins, il lui a donné ses lettres de noblesses. Cette pop douce-amère, légère dans sa gravité, avec de la guitare acoustique (ou des guitares électriques pas trop violentes), des rythmes rapide et de la basse qui groove, ce coté mignon mais pas idiot, toutes ces choses qu'on retrouve diluées ailleurs, c'est lui. Eels est un genre de vétéran, un héros. Est-ce que ça veut dire qu'on doit totalement se détourner du monsieur après 15 ans de carrière? Point du tout, et son nouvel album Hombre Lobo, sorti en Juin dernier, le prouve très bien : dans cet album, Eels ne révolutionne rien, il fait du Eels, mais il le fait si bien! Alors pour se réveiller du bon pied, je vous propose Prizefighter, sorte de mode d'emploi de la "feel-good song", à l'usage des compositeurs manchots qu'on entend à la radio et surtout des gens qui veulent de la joie dès le petit-déjeuner.


jeudi 30 juillet 2009

[Réveille Matin] The Breeders - Regalame Esta Noche

Bonjour à tous ! L'année dernière, un ami m'a dit "Mais Joe, tu débloques, elle est morte, Kim Deal !" tout persuadé qu'il était que l'ex bassiste des Pixies devait désormais être appelée Feue Kim. Je m'étais évidemment empressé de le nier, et de lui rappeler que, non, la carrière des Breeders ne s'arrêtait pas à Last Splash, et qu'il fallait absolument découvrir leur album de 2002 (Title TK) et pourquoi pas écouter "Mountain Battles", sorti en 2008, et qui est l'un des albums les plus cools de la décennie. Tant que je vous tiens, c'est à votre tour d'y succomber avec cette balade en espingouin :


mercredi 29 juillet 2009

[C'est tout vu] Rendez-vous et plaisirs de fans

Aujourd'hui, nous aimerions vous parler de deux rendez-vous intéressants. Tout d'abord, dans trois semaines, le 19 Août pour être plus précis, Vetiver se produira au Nouveau Casino, à Paris. Souvenez-vous, nous vous avions parlé de leur tout récent album il y a quelques temps. Ils seront accompagnés de Chiros et surtout de Beach House en première partie. C'est Entendu sera là pour vous conter chaque détail de cette sympathique soirée, mais que cela ne vous empêche pas de vous y rendre ! Vous pouvez acheter votre place ici. Voici le flyer de la soirée :


Il est bon aussi de savoir, pour ceux qui seraient d'avantage attirés par une soirée moins calme, que le 25 Septembre verra le Grand Palais (Paris) envahi par la première édition du SFR Live Concerts, un festival de douze heures présentant à la fois des artistes électro tels Etienne de Crecy, Felix Da Housecat, DJ Hell et bien d'autres, mais aussi des artistes plus rock comme Naïve New Beaters ou We Have Band. Ce sera l'occasion de voir du live, de danser mais aussi de se produire, pour les heureux élus du concours lancé sur le site du festival. Et bien sûr, le flyer de l'évènement :



Et pour finir, place à l'orfèvrerie pop de Final Fantasy (mais oui, vous savez, Owen Pallett, le type qui faisait du violon avec Arcade Fire), qui nous joue un inédit, probablement présent sur le prochain album, "Heartland". Sous la pluie, les organisateurs tente d'empêcher Owen de continuer son set (pour des raisons de sécurité), lequel les envoie un peu balader. Ca s'appelle Lewis takes off his shirt, et ça commence de suite :







En guise de bonus, ceux qui attendent impatiemment le premier album de Monsters of Folk devraient aller visiter le Myspace du groupe où deux nouveaux morceaux ont été mis en ligne.

[Réveille Matin] The Shortwave Set - Glitches and Bugs

Bonjour à tous ! Est-ce que vous avez déjà entendu parler de The Shortwave Set ? Non ? Ils ont sorti leur second album l'année dernière, ces jeunots, et dans le genre (fanas de Lennon et de mélodies issues de la pop des années 60 en général), ils assurent comme personne ! Glitches and Bugs est ma chanson préférée sur "Replica Sun Machine" et elle est parfaite pour vous aider à digérer votre café :




mardi 28 juillet 2009

[Quitte ou double] The Fiery Furnaces, vous connaissez ?

Ils sont un brin hors cadre, les Furnaces. Matthew et Eleanor Friedberger sont frère et sœur, et ont formé ce duo il y a presque dix ans, maintenant, à Brooklyn, à l'insu du grand public. Avouez, vous avez déjà entendu causer d'eux ? Et si oui, vous pouvez me fredonner l'une de leurs chansons ? Oui ? Eh bien c'est que vous êtes dignes de confiance. Et dans le cas contraire, écoutez Single Again (2004), qui reste à mon sens leur chanson la plus susceptible de plaire au commun des mortels (comprendre ceux qui n'ont pas le courage d'aller plus loin) :




En réalité, le seul élément liant les Furnaces à la célébrité est probablement la chanson Eleanor, put your boots back on, sortie en 2006 sur le second album de Franz Ferdinand, et faisant référence à la relation amoureuse entre Eleanor et Alex Kapranos (chanteur de FF).

La semaine dernière, les Fiery Furnaces ont sorti leur septième album, et c'est l'occasion pour moi de vous demander ce que vous pensez de leur musique. Je suis moi même très partagé. Outre l'urgence pop qui se dégage de leur rock bizarre, certaines mélodies, certains changements rythmiques ou même la voix d'Eleanor sont autant d'éléments qui peuvent déstabiliser ou dérouter. Cependant ce nouvel album semble renouer avec tout ce que j'aimais dans la compilation EP, sortie en 2005, à savoir un minimum de simplicité permettant de suivre le fil. A vous de me dire ce que vous en pensez. Je vous propose d'écouter I'm going away dans le lecteur et d'aller en écouter un peu plus sur le myspace du groupe. Vous avez aussi à votre disposition le clip de Charmaine Champagne :



Vous voilà avec toutes les cartes en main. Qu'en pensez-vous ?


P.S. : C'est décidément la semaine des Fiery ! L'ami Anthony Fantano leur consacre son podcast, je vous le recommande chaudement.

[Réveille Matin] Randy Newman - Harps and Angels

Bonjour à tous ! Ce matin, je vous propose la chanson qui ouvre le dernier album en date de Randy Newman, ce vieux briscard, tout droit sorti des années 70 avec son piano, sa voix grave et son récit très amusant d'une discussion entre son personnage, envoyé par erreur au Paradis après une grave maladie, et La Voix lui dictant quelques conseils avant de le renvoyer parmi les vivants, tout cela sur un ton désabusé, voire enjoué, presque digne d'un gospel joué dans le recoin sombre d'une gargote, avec autour du piano un chœur angélique. L'album du même nom est sorti l'année dernière, et si vous l'avez raté, il est encore temps d'apprendre à connaître ce bon vieux Randy.





Harps and Angels (2008), achetez-le (pas cher) ici, par exemple.

lundi 27 juillet 2009

[Réveille Matin] DM Stith - Be my Baby

Bonjour à tous ! Aujourd'hui, le scénario est le suivant : David Michael Stith, révélation de la nouvelle scène folk américaine (son premier album, sorti cette année, est géant, et nous en parlerons en temps voulu), reprend à sa façon le gigantesque tube des Ronettes, Be My Baby, dont nous avions déjà parlé. Croyez-moi, c'est une diablement bonne façon de commencer votre journée :

dimanche 26 juillet 2009

Page Blanche # -1


Je sais qu'en écrivant cet article, je m'expose au danger de passer pour un fêlé.
Lester Bangs

par Joe Gonzalez
art par Jarvis Glasses



Des dépressifs par centaines ou par millions, c'est selon...


Au cours des années, je ne compte plus le nombre de fois où j'ai entendu tout un tas de gens, des plus malins aux plus bêtes, me surprenant en pleine écoute d'un LP de Low, d'un inédit de Radiohead ou du Horses in the Sky de Thee Silver Mount Zion Orchestra and Tralala Band with Choir (vous ne le connaissez pas, celui-là ? Essayez-le avant de me juger), me lancer négligemment un naïf
C'est de la musique de dépressifs, que tu écoutes, Joe !
avant de me demander comment il était même possible que j'écoutâs tel crotin tout juste bon à satisfaire ces ados pensant à la Mort comme à une amie, et se demandant probablement à quel point j'étais moi-même empreint d'amitié pour la Faucheuse.
Ce genre de réflexion amène à se poser des questions. D'abord sur soi, du genre "Est-ce que cette personne n'a pas un peu raison ? Ne suis-je pas l'un de ces tocards trop lâches pour continuer ? Et si c'était le cas ? Comment procéder si j'en viens à vouloir faire le grand saut ? Mais en fait, ne suis-je pas tout simplement un gros gland pour avoir besoin que l'on me signifie mon propre spleen ? Merde, non, c'est pas possible, je ne vais quand même pas me faire sauter le caisson parce qu'autrui pense que je vais le faire ! Et puis d'abord, autrui ne me connaît pas aussi bien que je me connais, et autrui à tort..." et c'est à ce moment là que cet article commence. Au moment précis où l'on comprend à quel point autrui a tort. Cet article est là pour dire que j'ai raison et qu'autrui est nul, et croyez-moi quand je vous le dis, parce que c'est mon fond de commerce, alors je sais de quoi je parle.

Les chansons tristes, les paroles tordues et les chagrins (d'amour ou pas) sont le fondement de la pop music telle que je la conçois (oui car chacun a sa propre définition de ces termes, mais ceci est un autre débat, disons simplement que j'appelle "pop music" quelque chose d'adolescent et avec des accroches, ne cherchez pas plus loin). La forme n'est pas forcément composée d'accords mineurs, de voix tremblotantes, de violons ou de pochettes larmoyantes, mais le fait est que nombre de disques sont emplis de ce sentiment naturel et humain qu'est la mélancolie (à différents niveaux). Tout cela, je nage dedans depuis des années, en tant que dingue de musique, et je me suis dit "Peut-être que j'ai moins de recul que tous ces gens, moi qui écoute tous ces trucs tous les jours que Dieu fait, c'est peut-être ça." avant de me raviser : je m'étais souvenu d'un truc que j'avais lu dans un bouquin de Pascal Quignard intitulé "La Haine de la Musique" qui disait en gros que la musique était devenue omniprésente dans la société actuelle (ce qui n'est pas faux : TV, radio, net, cinéma, et même dans la rue, la musique est partout) et qui finissait par ces mots :
Le silence est devenu le vertige moderne. Son extase.
Le bouquin est intéressant, je vous conseille d'y jeter un œil, mais ça n'est pas l'objet du présent article, et revenons-en donc à nos moutons et à cette épiphanie à propos du supposé (et non avéré) manque de recul que j'aurais eu vis à vis de la musique. En réalisant cela, j'en suis arrivé à une hypothèse (attention c'est là que vous serrez les dents, prêts à me sauter au cou, que ce soit pour m'embrasser ou m'égorger) selon laquelle ce n'est pas moi (et je pourrais étendre ceci à tous les nanas et les types comme moi et qui ont déjà entendu ce genre de commentaire, mais, eh, je ne suis pas dans vos têtes, alors je me garde bien de généraliser pour une fois, et si vous vous reconnaissez dans ce qui va suivre, exprimez-le une bonne fois pour toute nom d'un chien), non ce n'est pas moi qui suis "dépressif" mais bien AUTRUI.

Cela doit vous paraître un brin hâtif comme conclusion, mais ce n'en est pas une. Ce n'est qu'une hypothèse. Cela vous semble si idiot comme idée ? L'autre jour, j'écoutais Things we lost in the fire, un album de Low qui, pour ceux qui ne seraient pas familiers de ce groupe, est très lent, très froid dans son habillage (jusqu'à la pochette) et assez empreint de la mélancolie semblant flotter dans l'air frais de Duluth, Minesotta (la ville d'origine de Bob Dylan, et si vous en croyez son Bob Dylan Blues, ça n'est pas le patelin le plus folichon des United States, croyez-moi). Je me disais qu'il était pitoyable que tant de gens mis face à un tel disque n'y vissent que tristesse ou ennui, quand les voix superposées de Mimi Parker et d'Alan Sparhawk, et leurs pop songs, certes lentes, mais diablement efficaces, ne me procuraient qu'une joie béate et satisfaite. Or, si ce genre de musique me rend heureux, et si elle n'évoque de déprime et pensées suicidaires à ces gens, n'est-ce pas eux qui vont mal ? Leur "bonheur" ne tient-il pas au bout d'une corde bien plus ciselée que celle au bout de laquelle mon humeur pend ?


(Low - In Metal)

Je vais vous dire ce qui a tendance à me déprimer, moi, c'est la musique qui passe à la radio. Attention, je ne généralise pas, et tout dépend de la station et des morceaux, mais en ce moment, je bosse comme vendeur dans un grand magasin, et toute la journée, tous les jours, la radio est allumée, et bloque sur une seule et même station, à savoir Virgin Radio (pendant un moment c'était Skyrock, ce qui est pire en termes de programmation et de fréquence de passage des "tubes"). C'est un véritable supplice auditif que d'avoir à entendre tous les jours plusieurs fois les mêmes chansons, souvent très mauvaises, répétitives et cruches, comme par exemple les derniers singles de Pink, Green Day, The Offspring ou autres nullards de la trempe de Yodelice, Cocoon, ou Olivia Ruiz. On est d'accord, le niveau est quand même largement au -dessus de celui de Skyrock (et les chansons ne passent qu'une seule fois par heure, et pas trois), mais la playlist du DJ tourne autour d'une petite trentaine de chansons, et il ne la renouvelle absolument pas de jour en jour. C'est un bourrage de crâne organisé, au milieu duquel surnagent deux ou trois titres intéressants (comme le dernier single de Phoenix, ou bien de vieux singles de Gorillaz ou Blondie), mais c'est sans fin et cela a pour conséquence directe de bousiller le peu de neurones qui peuvent survivre à une journée de vente. Là je peux entrevoir le suicide comme une lointaine solution, en effet.
En rentrant chez moi, je peux difficilement passer des nouveautés, mon cerveau refuse presque chaque tentative d'écoute, et je suis obligé de me rabattre sur quelques rares disques qui peuvent passer en toute occasion (le Sister Ray du Velvet Underground, ou de la musique instrumentale comme du John Fahey ou du Ennio Morricone) afin de ne pas me sentir trop mal : le corps ne peut être sain lorsque l'esprit ne l'est pas. Hier j'ai recouru à une astuce de longue haleine en me forçant, tout au long de la journée de travail à fredonner le riff de guitare de Sister Ray de manière à oblitérer tout son extérieur, quitte à me bousiller les méninges. Je dois avouer que cela a plutôt bien marché, en vérité. Tellement bien que la radio a fini par passer Walk on the Wild Side, de Lou.


(The Velvet Underground - Sister Ray, première moitié)

Non, vous voulez savoir ce qui me déprime le plus ? C'est d'entendre (Pas écouter, entendre. A partir d'un certain volume sonore, on n'a plus le choix) une conversation (ou devrais-je dire un monologue) aussi profondément stupide que celui qu'il m'a été donné d'entendre l'autre jour, mais laissez-moi vous présenter les faits : mon amie Bob et moi étions en visite chez l'un des disquaires du centre ville, celui qui fait surtout dans le disco, l'italo disco et tous les trucs qui finissent en "sco," et au comptoir duquel se tenait un vieux type, braillant à 20 cm du Maître des Lieux l'histoire de Charles Manson, comment il a vécu, comment il est mort, à coup de théories fumeuses quant à la légitimité et à l'opportunisme de Manson, semblant louer ce type, et estimer qu'il n'était pas responsable des meurtres de Sharon Tate et des autres, avant de changer d'opinion sans raison, dans la même phrase, pour se lancer dans une longue critique du dévoiement de l'esprit hippie par des gens comme lui et d'autres dans les années 70, pour finalement enchaîner sur les Hell's Angels (le type avait lu le bouquin écrit par l'ex leader du gang de motards), une "sacrée bande de types, qui avaient lancé la révolution, eux, et pas les hippies, et qui avaient vraiment commencé à s'énerver lorsque les hippies avaient raflé la notoriété et le crédit de la-dite rébellion, et que finalement, au concert d'Altamont, si on ralentit la vidéo, on voit que les Hell's ne sont pas responsables de la mort du type, et Jagger il était totalement à côté de la plaque. Cela dit, faut faire gaffe avec ces types, l'autre fois j'étais à un concert de motards et c'est le genre, tu t'éclates avec eux un instant, et l'instant d'après y'a un truc qui les chagrine et ils sortent leurs canifs. C'est pas des calmes, ces mecs-là, tu sais jamais avec eux..."
Ce genre de plaie est triste à voir, triste à entendre. Le vendeur de la boutique aurait rêvé de s'en débarrasser, mais ne pouvait pas débarquer un probable client, alors il se contentait de hocher la tête, son moral dégringolant au fil des minutes dans une triste scène digne d'un final du pire épisode de la filmographie de Lars Von Trier (comprendre : une scène mettant en avant la bêtise humaine à son paroxysme).

Filmer des cons, c'est une affaire sérieuse.

Ce que j'essaie de vous dire, c'est que ce que je trouve déprimant, c'est la connerie des gens, que ce soit le type dans la boutique de disques, celui qui passe tous les jours les mêmes daubes à la radio, ou celui qui croit savoir ce que je ressens en entendant la musique que j'écoute. Ce n'est pas la musique lente avec des accords mineurs qui fait l'homme, croyez-moi. Ne pensez-pas (tout de suite) que je suis ce mec qui se la joue supérieur mais plutôt que j'aimerais tout simplement que vous ne vous laissiez pas miner par l'opinion de ce genre de personnes.

Maintenant, j'aimerais bien savoir ce que vous pensez de tout ça. Et puis n'oubliez pas, la prochaine fois que quelqu'un vous dira "ouah ton disque il est trop souhissaïde," pensez à lui demander comment il va.