
Là où d'autres faisaient leur chemin en tant que professionnels et ne pouvaient que s'éloigner de la critique rock en devenant des salariés du business de la critique rock subventionnée et du potinat people, Lester Bangs semblait davantage impliqué dans le choix et la récurrence de thèmes suggérés par lui-même et toute sa bande de bras cassés (le rock à trois accords, le bruit, ainsi que des choses bien plus ambitieuses que le rock progressif...) au fil d'improvisations continues. Parce que Bangs travaillait avant tout pour l'équipe, il ne monopolisait pas les caméras et s'adressait à ses lecteurs à la première personne du pluriel. Une de ses grandes qualités c'est aussi son talent pour faire écrire les autres et pour les faire briller (comme ce fut le cas pour
Cameron Crowe, auteur de Presque Célèbre, ou de
Jim DeRogatis, auteur de la biographie posthume de Lester, Let it Blurt ("Mégatonnique Rock Critic" dans son édition française). Un mec en or, quoi.
Au point que d'année en année son travail se fit de plus en plus précis et efficace. Les temps morts des premières œuvres disparurent, l'humour se fit plus acéré et d'une liberté absolue. Bangs semblait toujours opter pour l'essentiel, l'évident, et poussait les artistes à donner leur maximum, avec comme méthode l'idée indélicate de commencer chaque interview par la question la plus impertinente ou offensante qui pouvait lui venir. Les mêmes thèmes revenaient sans radotage et son personnage de grand enfant fondamentalement bon et redoutablement grossier était fait de couleurs et de traits uniques.
En somme il y a un esprit Lester Bangs, commun à tous ses travaux. Un esprit très fin dans sa grossièreté (car il ne s'agit pas de vulgarité) apparente. Aucune bassesse dans ces écrits, ou alors involontaires, et regrettées puis expiées par la suite. Lester était un gosse de 2 mètres de haut et il avait la moustache de
Magnum. Il était si ringard qu'il en devenait cool. Un peu comme l'un de ses sujets favoris
Don Van Vliet, qui après une demi-vie de musicien d'avant-garde, s'est laissé aller à faire ce qu'il aime apparemment le mieux faire : peindre.

Je considère Lester Bangs comme un auteur, dont l'œuvre, cohérente à souhait, est à considérer dans son ensemble. C'est le plus grand auteur américain de tous les temps, même s'il n'a jamais pris le temps d'aller jusqu'au bout de l'un des romans qu'il avait commencés, trop occupé à écouter des disques et à disserter sur la culture populaire, et à en devenir l'un des acteurs. J'exagère peut-être (quoique...). Bangs, dans chacun de ses articles, dressait des portraits touffus, fouillés, entiers, très différents et à la fois toujours attachants des musiciens, qu'il respectait immensément, véhiculant toujours un message sincère et simple, évident, glorifiant l'amitié et l'enfance. Le souffle de vie de Lester et de ces personnages auxquels on s'identifie toujours, dont on a envie d'être l'ami intime, l'oppose à bien d'autres soi-disant critiques du moment. Je pense par exemple à
Tania Bruna-Rosso. J'ai bien envie de terminer cet éloge de Lester Bangs par un pet rapide et fulgurant sur Tania Bruna-Rosso. Tania Bruna-Rosso est à Lester Bangs, ce que
Daniel Moreira est à
Didier Drogba. Il est à Bangs ce qu'un pigeon voyageur aveugle et amputé d'une aile est à MSN live messenger. Tania Bruna-Rosso est à Lester Bangs ce que mon relevé de banque est à mon relevé de notes, et si je suis bon élève, niveau finances je suis vraiment à payole !
Vous allez me dire, tout cela est bien charmant, mais où peut-on lire les écrits ancrés dans l'actualité d'un américain mort depuis bientôt trente ans ? Et surtout quel intérêt ?
Trois lectures essentielles sont disponibles dans la langue de Molière.

Premier recueil de textes, basé sur les deux Tables des Matières proposées successivement par Lester de son vivant à des maisons d'éditions, Psychotic Reactions & autres carburateurs flingués est l'ouvrage qu'il vous faut lire avant le reste. Greil Marcus, le fameux critique et auteur, ami et mentor de Lester, l'a édité suivant une Table des Matières révisée pour raconter l'histoire de Lester. La majeure partie de ses écrits les plus importants y figurent, dans un ordre chronologique, mettant de façon passionnante en exergue l'évolution du personnage de Lester, de son écriture, et de ses idées, avec notamment des revirements d'opinions sur des d

isques, des artistes ou des attitudes, comme dans l'article du Village Voice, "Les suprématistes du bruit blanc," traitant avec fort à propos du racisme dans le milieu Punk. On y trouve aussi une épopée anglaise en compagnie des
Clash, véritable aventure réaliste et remettant les choses à leur place quant à l'idéalisation des musiciens, tout comme l'entretien de Lester avec
Richard Hell. La passion infinie de Lester pour le
Velvet Underground,
Patti Smith ou l'album de
Van Morrison, Astral Weeks, vous laisseront babas, mais c'est sur les interviews et reviews de disques de
Lou Reed que vous vous ruerez en priorité. Ce sont les écrits les plus célèbres de Lester, et ce n'est pas pour rien : deux junkies tétus, bavards, intellectuellement en conflit et agressifs dans la même pièce et le résultat est là.
Second recueil, assemblé par son ami
John Morthland, Fêtes sanglantes et mauvais goût n'est pas seulement un bonus à Psychotic Reactions : c'est un complément.
En effet, dans son optique chronologique, Marcus a laissé de côté de nombreux pans de l'oeuvre de Lester, et dans ce recueil, d'avantage classé par thèmes que suivant la chronologie, on retrouve des artistes plus obscurs, mais aussi des compilations concernant des valeurs sûres telles les
Rolling Stones,
Lou Reed ou
Miles Davis. Le passage le plus intéressant est le chapitre consacré aux voyages de Lester : Californie, Austin, France et surtout la semaine passée à Kingston, en Jamaïque, écho de l'épopée anglaise du premier volume.
Le troisième ouvrage, écrit et compilé par
Jim DeRogatis (auteur et critique rock du Chicago Sun-Times, entre autres) est une biographie très documentée de Lester, retraçant son enfance à El Cajon, ses débuts en tant que rock critic, son déménagement à Detroit pendant l'ère Creem, puis la fin de sa vie à New York, à travers le mouvement Punk, ses conquètes, ses addictions et ses amis. Le seul reproche que je peux faire à cette bio est le passage consacré à la mort de Lester, beaucoup trop précis, médical, froid, et finalement inutile, pour le quidam ayant lu les deux cents cinquante pages précédentes, plus intéressé à priori par la vie de Lester que par sa mort, mais passons. Pour dire les choses clairement, une biographie est souvent rébarbative (chiante à mourir), celle-ci tient largement la route, et apprend plus qu'elle ne déshabille.
Maintenant, "pourquoi lire Lester Bangs ?"
Parce que c'était un grand auteur et que personne n'a jamais mieux écrit sur la musique rock.
Pourquoi lire Victor Hugo ? Tocards....